1886-1887 – Affaire Carlos Zuguarregui : Le Radical

Le Radical, 1887, Samedi 8 janvier

HOMMES ET CHOSES

Un Condamné embarrassant

Si vous alliez parler aux habitants de Saint-Pierre-Miquelon des mille potins qui intéressent les Parisiens, il est fort probable qu’en ce moment, au moins, vous risqueriez d’être mal reçu. Les exploits de Succi et de Merlatti, l’opinion de M. Sarcey sur les Grenadiers de Mont-Cornette, la croix de M. Emile Zola lui-même sembleraient chose trop futile aux trois mille personnes qui vivent sur cette terre pourtant française.

C’est qu’en vérité les habitants de Saint-Pierre-Miquelon ont, pour le moment, bien d’autres chats à fouetter : l’île a un condamné à mort et n’a pas de bourreau pour l’exécuter. Ajoutons que, si l’on venait à trouver un bourreau, rien ne serait encore terminé, attendu qu’on ne possède pas de guillotine.

Et dites-moi maintenant si vraiment le sort des habitants de Saint-Pierre n’est point digne de toute notre pitié.

Un de nos confrères a retracé la lamentable odyssée du gouverneur à la recherche de son instrument de supplice.

Le condamné, un nommé Carlos Zuzuarregui, est saleur de morues : en outre, il est basque. Et pourtant ces deux qualités réunies ne l’empêchèrent point de se porter, sur la personne de l’un de ses camarades, à de regrettables extrémités. Il fut en conséquence traduit devant la Cour d’assises de Saint-Pierre-Miquelon, qui le condamna à la peine de mort.

Jusque-là, n’est-ce pas, tout était, d’une facilité élémentaire : mais la Cour n’eut pas plus tôt rendu son arrêt qu’on entra dans l’ère des difficultés.

Jamais aucune exécution n’avait eu lieu dans la colonie, et on avait naturellement négligé de se précautionner d’une guillotine et d’un bourreau.

Comment faire? La Cour insiste. Elle tient à faire raccourcir son client. La population, qui a toujours été sevrée des solennités d’une décapitation; se montre intraitable. Et le gouverneur est contraint de demander à la Métropole un bourreau et des accessoires.

La Métropole répond par retour du courrier. Elle ne possède qu’un bourreau, lequel a du travail par-dessus la tête et se trouve par suite dans l’impossibilité de s’absenter. De plus, la loi oblige monsieur de Paris à ne voyager que sur un navire de guerre quand il est en mission officielle. Cependant, on est disposé à donner satisfaction à la colonie. On lui expédiera ce qu’elle demande, à la seule condition d’acquitter les frais que ce déplacement anormal nécessitera.

Au total, une trentaine de mille francs.

Mais la Colonie se récrie. Trente mille francs! C’est infiniment trop cher, au prix où est le beurre. Gardez votre bourreau, nous nous en passerons.

Et la Métropole n’insiste pas.

Tout cela se passait en octobre et novembre derniers. Le gouverneur continuait d’être perplexe, la Cour était impitoyable et la population menaçante.

Un instant, on crut tout sauvé. C’était un simple charpentier qui s’était engagé à construire la guillotine de ses propres mains. Seulement, il n’avait pas de couteau. Lui fournirait la monture, à un autre de fournir le couteau.

Il n’y avait naturellement pas de couteau à guillotiner dans l’île Saint-Pierre-Miquelon On essaya des couteaux à découper, des couteaux de table, des couteaux à dépecer les morues et même d’un vieux couteau de chirurgie ; rien ne faisait l’affaire. Alors, on expédia un agent en Amérique pour acheter un couteau de guillotine.

L’agent arrive à Boston, où, en visitant le musée, il aperçut du premier coup d’œil ce qu’il cherchait. Sous une cloche de cristal, un superbe couperet s’offrait aux regards. Il était même décoré d’une pancarte, sur laquelle on lisait : « Couperet qui a servi à détacher la jolie tête (sic) de Marie-Antoinette de ses épaules ! »

Quelle chance! Et quel honneur pour ce misérable Carlos Zuzuarregui d’être traité comme une reine de France !

L’agent n’en demande pas davantage.

Il court chez le directeur du Muséum.

— Combien ce couperet?

— Quel couperet?

— Celui-ci!

— Y pensez-vous? Vendre le couperet de Marie-Antoinette? C’est une relique.

Monsieur! Allez chercher ailleurs! L’agent reprend sa course et arrive à

New-York, où un grand coutelier accepte enfin de prendre la commande.

Mais, en voilà bien d’une autre. Au moment où le couperet allait être livré, on apprend que personne, parmi les Saint-Pierrois, ne veut assumer la délicate fonction de faire marcher la machine.

Ces bons insulaires veulent bien regarder, mais ils refusent, avec une déplorable unanimité, de mettre la main à la pâte.

Et le gouverneur recommence ses pourparlers avec la Métropole pour qu’on lui envoie un bourreau de profession.

Pendant ce temps, Carlos Zuzuarregui se confond « en excuses. Il supplie ses
concitoyens de lui pardonner les embarras qu’il leur cause ainsi, bien à son
corps défendant. Il déclare même qu’il est prêt à accepter sa grâce et à subir la
honteuse promiscuité du bagne, plutôt que de perpétuer cette douloureuse situation..

Mais la Cour et la population insistent. Et comme le dernier sursis expire le 15 janvier, il faut qu’on se bâte ! Sans cela, l’arrêt deviendrait caduc.

– Est-ce que M. Grévy ne pourrait pas couper court à toutes ces incertitudes,
en grâciant purement et simplement Carlos Zuzuarregui?

Marc Albert Cormier

Marc Albert Cormier est originaire des îles Saint-Pierre et Miquelon. Passionné par l'histoire de son archipel natal, il a consacré d'importants moyens à la mise sur pied de ce projet d'encyclopédie virtuelle et historique.

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