Cartographie et toponymie : L’Hermite

L’Hermite

CARTE D’UNE PARTIE DE lisle de st pierre. Sc91 441. Bibliothèque Nationale, Paris.

lhermitte-carte

Le Major, Jacques L’Hermite est né en 1670 en Normandie. Il fera carrière dans le régiment du Prince de Galles en Irlande en 1690 et 1691. A Plaisance, il est ingénieur militaire sous les ordres du gouverneur Brouillan. Lors de l’abandon de Plaisance, il se rendra le premier à l’Ile Royale (Cap Breton) en 1714 pour préparer le futur poste de Louisbourg. En 1716, de retour à l’Ile Royale, il dirigera une expédition à l’Ile du Sable. Il lèvera quelques plans de Louisbourg et de Port Toulouse avant de rentrer à Paris la même année. Souvent qualifié d’incompétence par ses supérieurs, ses projets de fortifications seront jugés trop chers. Il disparaîtra à l’âge de 73 ans lors du naufrage du Chameau.

En 1695[i] L’Hermite fut chargé de dresser une carte du barachois de Saint-Pierre. Intitulée « Carte d’une partie de l’isle de Saint-Pierre », ce plan du port de Saint-Pierre et de l’Ile aux Chiens recouvre une étendue moins importante que la carte contemporaine de Belleorme, tout en étant plus précise. La qualité du tracé, les nombreux détails topographiques, révèlent le travail d’un ingénieur militaire. L’Hermitte sera aussi chargé d’une étude sur la fortification de l’Ile qui ne verra jamais de suite.

Compilations toponymiques de la carte de L’Hermitte.

  • pointe de Lizardy : pointe Blanche.
  • pointe de haquet : le Cap Noir, emplacement de la grave et de
  • l’habitation de Monsieur de la Hoguerie.
  • p. de beller : emplacement de l’habitation de Simon de Belleorme.
  • Isle du sud (siud, sued?) : Rocher à Bertrand.
  • Barachois : Barachois de Saint-Pierre.
  • p. de la chapelle : Pointe aux Canons.
  • Isle du haure : Ile au Massacre.
  • Cap alaigle : Cap à l’Aigle.
  • Isle delentre : île de l’entrée c’est à dire le Petit Saint-Pierre.
  • A. Barachois de lizardy : lieu de pêche du capitaine basque Juanes de Liçaurdi.
  • B. Rade ou mouller les vaisaux : la Rade
  • C. grand briard : petite cascade d’eau se trouvant à mi-chemin entre l’Anse à Rodrigue et le Cap à l’Aigle : le ruisseau Courval. Du parler dolois : Braire, pleurer ?
  • D. grave : étendue entre la Pointe aux Canons et l’Anse à Rodrigue.
  • E. Lachapelle : la Chapelle, près de la Pointe aux Canons.
  • F. petite groizeil : Anse à Trehouard à l’Ile aux Marins.
  • G. grande groizeil : Anse du côté septentrional de l’Ile aux Marins. Ces deux noms sont à rapprocher de l’ancien nom de l’Ile aux Chiens : Isle Groiseilles.
  • H. roche en forme dislos : rochers et îlots autour de l’Ile aux
  • Vainqueurs et l’Ile aux Pigeons.
  • Dans la rade il y a 9 et 10 brase dans lentre du barachois I.
    Enbasse mer 2 brase enhaut mer 3 1/2, dans la passe du sued K.
    6 brasse en haute mer 7 a 8 brasse
  • Dans lagrande passe a aller jusque a loin de entre? 10 et 12 Brasse
  • Isle au chiens : Ile aux Marins
  • Isle herbour : Ile aux Vainqueurs.
  • Isle des canaille : Ile aux Pigeons
  • Isle noir : l’Ilot Noir ou l’Enfant perdu?

Cette carte ne comporte que peu de détails sur l’emplacement des habitations. On distingue difficilement deux bâtiments du côté de l’Anse à Bertrand et un bâtiment au fond du Barachois.

Cette carte contient beaucoup de détails topographiques ; la précision du trait et les proportions proches des mesures réelles nous permettent de déduire que cette carte fut réalisée suite à des relevés topographiques. L’exactitude des alignements et des angles est plus grande que celle des longueurs et proportions. L’alignement des divers triplets géographiques est très proche de la configuration naturelle. Tel est le cas de l’alignement du Cap Noir, la Pointe, la Pointe aux Canons et de l’alignement du Havre, Ile aux Moules, Cap à l’Aigle.

Il n’y a aucune indication sur la latitude et la longitude et le nord géographique ne diffère que d’une dizaine de degrés de l’alignement naturel du Cap Noir et du Petit Saint-Pierre. Malheureusement le document ne se limite qu’au port naturel de Saint-Pierre et s’arrête à la Pointe Blanche.

Comparaison des toponymes Belleorme / L’Hermitte

La comparaison des toponymes de Belleorme et de L’Hermitte nous permet de tirer un certain nombre de conclusions. Les deux cartes contiennent plus de similitudes toponymiques que de différences, mais ces dernières ne sont pas négligeables. L’Hermitte montre une préférence nette pour le terme Barachois, alors que Belleorme utilise le synonyme Havre. L’Hermitte utilise Herbour alors que l’île aux Vainqueurs est orthographiée Isle aux Bours sur la carte de Belleorme.

La carte de L’Hermitte inclut davantage de toponymes d’origine basque (Barachois, Barachois de Lizardy, Pointe de Lizardie). La toponymie de la carte de Belleorme est plutôt malouine ou granvillaise (Havre, Pointe de Malabrie, Cap de Haguet, Pointe du gû de Benit, Pointe aux Cornets) ; seul le toponyme lisardie, nom propre d’origine basque[iv], échappe à cette règle.

Le Havre de Lizardie

La cartographie des îles révèle parfois des toponymes curieux. Le nom Petit Havre, donné par les Français au cours du XVIIIe siècle[v] au petit barachois situé au sud de Saint-Pierre, ne semble pas cacher grand-chose d’autre qu’un banc de galets. Or rien n’est plus trompeur. Afin de comprendre l’origine de ce nom il faut faire un détour au Pays basque français.

Au début du siècle, un armateur important, Adam de Chibau employait plusieurs capitaines et marins luziens sur ses navires pour pêcher la morue à Terre-Neuve. Chibau était issu d’une famille de notables de Saint-Jean-de-Luz. D’ailleurs c’est dans leur maison que logea Mazarin en 1659[vi]. Les navires de cet armateur pêchaient près de Saint-Pierre[vii] et de Plaisance. A la fin de la saison de pêche la cargaison de morue était livrée et vendue au Portugal.

Un des navires de Chibau, La Santa Clara, était commandé par le capitaine Juanes de Liçaurdi[viii]. C’est précisément ce nom qui donna le Barachois de Lizardy, le Havre de Lizardie ou encore le Havre de lisardie des cartes de Belleorme et de L’Hermitte. Ce toponyme, déformation du nom du capitaine Juanes de Liçaurdi, est un témoignage important de la présence basque dans l’archipel du début du XVIIe siècle.

Nous savons, grâce aux archives du Pays basque, que Juanes de Liçaurdi travailla pour Adam de Chibau de 1602 à 1611. Sa carrière ne s’est pas arrêtée avec la déroute financière de Chibau, car son nom réapparaîtra vers 1632 dans les cahiers des riches prêteurs de San-Sebastian : Domingo de Hoa et Doña Mariana de Rober y Salinas. Juanescot de Elçaurdi était alors patron et maître du Navire La Marie de Saint-Jean-de-Luz[ix]. On y trouvera aussi le nom de Martin de Elçaurdi. Les archives consulaires de Bilbao révèlent l’enregistrement d’un maître de Ciboure en 1598 : Martin Semez de Lizardi[x].

Notons pour terminer que deux hommes et une femme furent recensés au lieu dit de Lissardie en 1691, en plus des 24 habitants malouins de Saint-Pierre[xi], et en 1697 le recensement de Brouillan énumère trois habitants au même lieu dit[xii].

Origine du toponyme Barachois

Un des termes les plus répandus dans la région de Saint-Pierre et Miquelon et au sud de Terre-Neuve pour décrire un port naturel ou une lagune est le mot Barachois. Selon Brasseur et Chauveau, le terme est un mot du vocabulaire colonial français du XVIIe et du XVIIIe et dont l’origine remonte au basque barratxoa, la petite barre[xiii].

Le dictionnaire basque de Pierre Lhande[xiv] contient les définitions suivantes :

Bara : point d’arrêt. Baratu : s’arrêter. Baratxe : lentement. Baratxu : tranquille, doux.

Baraxto : un peu trop lentement. La racine du mot Barachois, en basque, pourrait donc signifier à la fois un endroit où l’on s’arrête, où l’on pénètre lentement et où l’on est à l’abri. Voilà une excellente description du port naturel de Saint-Pierre qu’aucun mot français ne peut équivaloir. L’avis des historiens qui se sont penchés sur l’étymologie de Barachois est néanmoins plus mesuré ; il s’agit d’un accident géographique formé par une barre ou langue de pierres et qui délimite un espace d’eau protégé[xv].

L’île aux Bours, l’île Herbour

Une lecture rapide de la carte de James Cook, datée de 1763, révèle l’existence de Boar Island ou Ile au Sanglier. Le lecteur averti des mémoires de Chateaubriand se souviendra de la description fantaisiste des ours polaires que fit l’illustre rêveur breton, mais la présence de sangliers dans ces îles au climat subarctique dépasse les limites du fantasme. D’où vient alors ce toponyme anglais ? Boar Island est la corruption du nom français encore plus énigmatique : Ile aux Bours sur la carte de Belleorme (1695) et de Bellin (1763), île Herbour de l’ingénieur L’Hermitte (1695). S’agit-il de la déformation d’île aux Ours ? La solution de l’énigme pourrait être un peu plus simple. Deux hypothèses s’avancent. La première est une origine patronymique : François Onfroy et Guillaume Onfroy Sieur du Bourg, négociants et armateurs granvillais[xvi] dont les navires étaient présents dans l’archipel entre 1680 et 1701. L’autre explication est encore plus simple : il existe dans le havre de Saint-Malo une île Harbour, à un kilomètre du nord de Dinard !


 

[i] Robert Le Blant. Un colonial sous Louis XIV Philippe de Pastour de Costebelle (Dax, 1935), 87.

[ii] « Un matin, j’étais allé seul au Cap-à-l’Aigle, pour voir se lever le soleil du côté de la France. Là une eau hyémale formait une cascade dont le dernier bond atteignait la mer. » François René de Chateaubriand. Mémoires d’Outre-Tombe.

[iii] Braire, v.n., pleurer. Charles Lecomte. Le parler dolois, étude et glossaire des patois comparés de l’arrondissement de Saint-Malo (Paris, 1910), 62.

[iv] Liçaurdi (Lizardie), Juanes de, Capitaine d’Adam de Chibau. Fréquente le Petit-Havre, au sud de Saint-Pierre.

[v] Le Petit Havre, carte de Nicolas Bellin, 1764.

[vi] Hubert Lamant-Duhart.. Saint-Jean-de-Luz – Histoire d’une cité corsaire. (Saint-Jean-de-Luz, Ekaldia, 1992), 94-95, 179-180.

[vii] Barkham, Michael. French Basque « New Found Land » Entrepreneurs and the Import of Codfish and Whale Oil to Northern Spain, c. 1580 to c. 1620. The Case of Adam de Chibau, Burgess of Saint-Jean-de-Luz and « Sieur de St. Julien » dans Newfoundland Studies, Vol. 10, N 1, Spring 1994, 8.

[viii] Barkham, French Basque « New Found Land » Entrepreneurs (voir note 43).

[ix] Bélanger, Les Basques dans l’estuaire du Saint-Laurent (voir note 7).

[x] Bélanger, Les Basques dans l’estuaire du Saint-Laurent (voir note 745), 70.

[xi] Hugolin, L’Etablissement des Récollets de la province de Saint-Denis à Plaisance (voir note 21), p 23.

[xii] de la Morandière. Histoire de la pêche française (voir note 13), I. 448.

[xiii] Patrice Brasseur, Jean-Paul Chauveau. Dictionnaire des régionalismes de Saint-Pierre et Miquelon. (Tubingen, 1990) 73-74.

[xiv] Pierre Lhande S.J. Dictionnaire Basque-Français et Français-Basque (Paris 1926) 107.

[xv] Selma Huxley Barkham, Eneko Oregi, Los vascos en el marco Atlantico Norte. Siglos XVI y XVII dans Itsatsoa vol. III (Donostia) 193 note 7.

[xvi] Lespagnol, Messieurs de Saint-Malo (voir note 34), 1: 243, 252, 258, 268.


Note : cette série d’articles fut rédigée entre 1997 et 2004 dans le cadre d’une œuvre consacrée à l’histoire de la cartographie et de la toponymie de l’archipel. Le projet n’ayant abouti, les ébauches vous sont livrés tels quels avec pour seul objectif de mieux faire connaître cette facette particulière de notre histoire.

Cartographie et toponymie des îles Saint-Pierre et Miquelon.
De 1579 au traité d’Utrecht

Marc Albert Cormier

Marc Albert Cormier est originaire des îles Saint-Pierre et Miquelon. Passionné par l’histoire de son archipel natal, il a consacré d’importants moyens à la mise sur pied de ce projet d’encyclopédie virtuelle et historique.

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