1900 – La pêche à Terre-Neuve, de 1504 à 1713

Annales de la Société historique et archéologique de l’arrondissement de Saint-Malo
Société d’histoire et d’archéologie de l’arrondissement de Saint-Malo. Auteur du texte
(Saint-Servan)
1900

LA PÊCHE A TERRE-NEUVE
Hippolyte Harvut (1853-1917)

La pèche de la morue est une des principales ressources  du littoral breton, et tout ce qui se rattache à cette question intéresse, au plus haut point, les nombreux armateurs,  capitaines et marins qui vivent de cette industrie.  Déjà, en 1893, nous avons publié, sous le titre  Les Malouins à Terre-Neuve), une brochure traitant ce même sujet,  mais certains documents, par nous retrouvés depuis, nous  ont engagé à revoir ce travail et à le compléter autant que  possible.

De l’examen des pièces existant aux archives de Saint-Malo, il résulte que, dès le XVe  siècle, les Malouins paraissent régner en maîtres à l’île de Terre-Neuve c’est ce qu’ on  reconnaîtra lorsqu’on aura pris connaissance de l’étude ci-après.

Les pièces relatives à la pêche de la morue à Terre-neuve, sont très nombreuses dans les archives malouines nous  allons analyser, aussi brièvement que possible, celles qui nous aurons semblé les plus importantes et intéressantes  à tous points de vue.

L’exploitation des pêcheries de Terre-Neuve est incontestablement antérieure à la découverte du Canada par le malouin Jacques-Cartier ; « Dès l’an 1504, dit Larousse, les  Bretons y allaient faire la pèche » mais si Larousse n’est  pas une autorité historique, voici M. de la Borderie, le distingué membre de l’Institut, qui; dans ses Mélanges d’histoire et d’archéologie bretonnes, tome II, dit que les marins de  Dahouet pêchaient en 1510 à Terre-neuve, et vendaient  leurs molues à Rouen en outre, M. Joüon des Longrais  nous fait connaître que des secheryes de morues existaient  sur le Sillon à Saint-Malo, en 1519 voilà donc une époque  absolument déterminée.

Il serait, en conséquence, fort possible que les rapports  des Terreneuvas de 1500 eussent fait concevoir à Jacques  Cartier l’idée qu’un continent pouvait exister non loin de  l’île de Terre-neuve, où notre compatriote fonda le premier  établissement en 1540, d’après Lefebvre-Roncier.  Bien certainement, à cette époque la pèche de la morue  par les Malouins était déjà une des grandes ressources du  pays, car nous voyons dans le registre des délibérations  de la Communauté de Saint-Malo (BB 5, 1558-1568), les  Malouins demander la levée de l’interdiction d’armer pour  cette pèche interdiction qui fut levée par le gouverneur de  Saint-Malo le 26 mars 1569.

Le 27 février 1588 était rendue une ordonnance royale  (HH 6), où il est question «du Trafficq du Canada et de  Terreneufue ».

L’existence d’établissements français sur l’ile est démontrée par certaines délibérations de la communauté citons entr’autres, celles du 7 mars 1591 (BB 8) « le procureur  » a remonstre que les uaisseaux et nauires de ceste ville  » sont pretz pr aller aux pays de Canada et Terreneuffues  » ou ilz pourront trouuer d’autres uaisseaux basques qui  » ordinairement uont audits lieux pr la pesche déballâmes » »  suit la défense de prendre des Basques. Une autre délibération, prise le 11 mai 1591, tendrait à faire croire que, dès  cette époque reculée, nos ancêtres exerçaient une quasi  souveraineté sur toute l’ile puisque des passeports, demandés par des anglais pour aller faire la pêche à Terreneuve, leur étaient refusés Nous transcrivons « Néant  » à la req~ pntée de la part de Thomas Colin tendant »  auoir passeport pr ung sien navire de Grenez 1 qil desire envoye à Terreneuffue ».  

La découverte de l’île de Terre-Neuve est attribuée à  Jean et Sébastien Cabot, matelots vénitiens mais cette  assertion paraît avoir été mise en doute dès le XVII »  siècle.2 En effet, des lettres patentes de Louis XIII en  date du 26 Juin 1615 (série EE, 4,) commencent par ces  mots: « Les roys nos predecesseurs ayant aprins que  leurs subjects avaient découvert les pays de Terreneufues  abondants en la pesche des mollues » il apparaît, dès  lors, que ce seraient des Français qui, les premiers, auraient  abordé en cette île.

Lesdites lettres patentes démontrent, également, qu’il  existait, dès cette époque, des établissements permanents  pour l’exploitation des pêcheries, car il y est dit qu’à la  suite des réclamations des bourgeois de Saint-Malo «il est  ) faict deffenses à tous subjects duroy employes a la pesche  » de Terreneufue dabattre ou degrader les echaffauds  « bastis en cette isle pour ladicte pesche … »

Le traité d’Utrecht n’a réservé à la France que le droit  de pêche sur la partie de l’île comprise entre le cap Rouge  et le cap Saint-Jean, en passant par le nord; mais les documents déjà cités et ceux ci-après, existant dans les archives de Saint-Malo, semblent établir que la France  exerçait un droit de souveraineté sur toute l’étendue de  l’île de Terre-Neuve, antérieurement à ce traité. En outre, il paraît résulter des diverses pièces qui nous sont passées  sous les yeux, que les Malouins avaient une sorte de monopole pour l’exploitation de la pèche, ainsi que le prouverait la délibération reproduite plus haut, du 11 mai 1591, et, en tous cas, ce sont eux qui élaboraient les règlements  relatifs à cette exploitation et les soumettaient au Parlement de Bretagne.

Le premier règlement de la pêche à Terre-Neuve, que  nous ayons retrouvé, est du 15 mars 1640 un arrêt de la  Cour du Parlement de Bretagne l’approuvant, fut rendu  le 31 du même mois. Ce règlement, dressé par les notables de Saint-Malo, avait pour but d’empêcher les abus qui se  commettaient sur les lieux de pèche par les divers capitaines des navires pêcheurs, et d’investir l’un d’eux d’une  sorte d’autorité pour la campagne « qui premier posera  » lancre dans ledit havre du Petit Mestre, demeurera  » pour admiral. » (Arch. série EE. 4.) Les capitaines des  autres navires étaient tenus de s’en rapporter à l’arbitrage dudit amiral pour toutes difficultés entre eux.

La pêche de Terre-Neuve, faite, comme nous l’avons dit,  presqu’exclusivement par les Malouins, prenait, chaque  année, une plus grande extension aussi, nos pêcheurs,  dans le but d’être en mesure de se défendre contre les  attaques des « sauluaiges » de l’ile et contre les déprédatians dont nous parlerons plus loin, adressèrent une  requête au Parlement de Bretagne qui, le 2 janvier 1647,  rendit un arrêt autorisant l’armement d’un vaisseau de  conserve pour protéger « les quatre mille hommes qui  allaient, de Saint-Malo et Binic, à la pêche de Terre-neuve.  (série EE. 4.) L’entretien du navire et la solde de l’équipage  étaient à la charge de ces deux villes. Ce chiffre de quatre  mille hommes employés à la pêche à Terre-Neuve, était  considérable, eu égard à l’époque où nous nous reportons.

Le 7 Janvier de la même année (1647), le roi de France  délivra des lettres patentes autorisant le maintien dudit  navire garde-pêche à Terre-Neuve, entre les caps du  Dégras et de St-Jean (série EE). C’est donc aux Malouins  que l’on doit l’institution des gardes-pêche sur les côtes de  cette ile.

Lors de la campagne de pêche de 1653-1654, des frégates  de Jersey pillèrent la flotte de Saint-Malo, composée d’une  quarantaine de navires, qui se trouvait à Terre-Neuve.

Aussitôt que la nouvelle leur en parvint, les habitants de  Saint-Malo, par mesure de représailles, saisirent les  meubles et objets mobiliers des anglais résidant dans la  ville. Ceux-ci s’empressèrent de se plaindre du procédé,  qu’ils trouvaient mauvais dès l’instant qu’ils en étaient  victimes un procès s’ensuivit. Les Malouins furent  condamnés à des dommages-intérêts mais, entêtés comme des Bretons, ils adressèrent une requête au roi, lui exposant les dommages causés par les anglais à la flottille  de Terre-Neuve, dommages qui justifiaient, dans une certaine mesure, les représailles qu’ils avaient exercées.

Le roi, reconnaissant le bien-fondé des réclamations qui  lui étaient soumises, rendit, le 29 Juillet 1655, un arrêt par  lequel il se contenta d’ordonner la restitution des effets  pris aux anglais habitant Saint-Malo, et annula la condamnation prononcée contre nos compatriotes (série EE. 4).

Nous avons dit que seuls, ou presque seuls, les malouins pratiquaient la pêche à Terre-Neuve nous en  avons comme preuve les lettres patentes du roi de France  nommant le sieur de Kereon gouverneur de cette île (1655).  Ajoutons, pour être véridique, que les Etats de Bretagne  s’opposèrent à l’entérinement de ces lettres, alléguant les  difficultés de relations entre l’ile et le continent.  Les déprédations des anglais continuaient le 29 Avril  1659, un arrêt du Parlement de Bretagne (série EE. 4.) fut  rendu contre plusieurs d’entre eux habitant Saint-Malo,  lesquels, ayant su quelle route suivait la flottille malouine  se rendant à Terre-Neuve, et le lieu où elle devait faire  escale, en avaient donné avis à des frégates de, Jersey qui  l’attaquèrent et la pillèrent.

Le 31 Décembre 1661, la Communauté de Saint-Malo  prit une délibération tendant à réprimer « les abus des  » cappitaines qui uont a la pesche de la morue à la coste du chapeau rouge et lieux circonvoisins (série EE. 5.) Il ressort  de cette délibération qu’à cette époque les Malouins avaient  des établissemente et installations pour la pêche et le  séchage de la morue dans la partie sud de l’ile de TerreNeuve et y exerçaient un droit de souveraineté.

Le 7 Janvier 1662, était établi un nouveau règlement  pour la pêche, dans l’esprit ci-dessus (série EE. 5-179). Ce  règlement fut approuvé le 15 Mars de la même année, par  un arrêt du Parlement de Bretagne ordonnant qu’il soit  observé et exécuté « a la coste du chapeau rouge en Terreneufve » selon sa forme et teneur (série EE. 5-181).

Il est donc établi, d’une façon péremptoire, que les Français possédaient, en 1662, dans toute la partie sud de l’ile,  des apparaux servant à la sécherie des morues.

Vers 1668, Louis XIV, en raison des aptitudes commerciales et du développement donné par les Malouins au  commerce du nord, exhorte la ville à fonder une Compagnie du Nord, à l’instar de la Compagnie des Indes, « promettant aux Malouins 50.000 livres de ses propres deniers  s’ils veulent créer une société de 300.000 livres de fonds  (série EE. 5).

Il fallait, vraiment, que le commerce fait par nos ancêtres eût une importance considérable pour attirer à ce  point l’attention du grand Roi, sollicitude qui se retrouve  encore dans une lettre autographe de Colbert, du 16 Juin  1668 (même série), par laquelle ce ministre propose aux  .Malouins, vu l’importance de leurs armements des navires de  guerre pour escorter et protéger leurs navires, à TerreNeuve et autres lieux, Dès ce moment, le gouvernement  français prenait en mains la défense de nos intérêts à  Terre-Neuve.

Le 4 Avril 1680, les pêcheurs malouins proposaient un  nouveau réglement réitérant la défense de démolir les échafauds et loges construits à Terre-neuve, lequel fut approuvé  par arrêt de la Cour royale en date du 8 février 1681. (série  EE.6.)

Le 18 mars même année, un arrêt du Parlement de  Bretagne relatif aux places dans les havres de la côte du Chapeau rouge, rappelle la défense faite aux marins de prendre à bord, comme passagers, plus d’un homme par tonneau de jauge, en plus de l’équipage.

Le 13 mars 1684, le Parlement de Bretagne, sur la requète des malouins, qui, semblent avoir eu constamment la  direction de la pêche à Terre-Neuve, rendit un arrêt interdisant d’une façon formelle l’usage de la faux pour la pêche à la morue 1 (EE. 6).

Ainsi qu’on l’a vu, par ce court exposé, il est formellement établi, et les preuves palpables et probantes existent,  que, depuis l’an 1.510 au plus tard, les pêcheurs français  pratiquaient la pêche à l’ile de Terre-Neuve non seulement cette pêche se faisait sur la côte dite le petit-nord,  devenu aujourd’hui le French-Shore, mais également dans  toute la partie sud de l’ile, depuis le cap Rouge jusqu’au  cap Saint-Jean, en passant par le sud.

Le 11 Avril 1713, intervint le traité d’Utrecht, cédant la  souveraineté de l’île à l’Angleterre la France ne conservait que le droit de pêche sur la côte dite maintenant  French-Shore mais ce traité constate les droits antérieurs  de la France, car on ne cède que ce que l’on possède  Ce que nous voulons surtout retenir de cette étude rapide  de nos archives communales, c’est que ce sont les Malouins  qui, pendant des siècles, ont eu la prépondérance à Terre-Neuve y régnaient, en quelque sorte, en maîtres faisaient  et appliquaient les règlements relatifs à l’exercice de la pêche  et que c’est à eux que l’on doit cette source de richesse  dont profite encore tout le littoral breton. C’est une page  glorieuse de plus à ajouter à l’histoire de la Cité malouine.

[2] D’après un travail très documenté, de M. Harisse, les Cabot n’auraient point fait la plupart des découvertes qu’on leur attribue et l’analyse des rapports et plans par eux fournis démontrerait la fausseté de leurs prétentions.

[1] La faux est un instrument de plomb armé de deux ains sans hameçon.

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