1898 – Quand l’Ile-aux-Chiens tenait la Fête Nationale le 21 août

La Fête Nationale à I’Ile-aux-Chiens

La colonie a deux fêtes nationales, celle du 14 juillet qui se célèbre à Saint-Pierre, et l’autre qui, tout en se réclamant du 14 juillet, se célèbre beaucoup plus tard, à l’Ile-aux-Chiens, quand le temps le permet. Cette seconde édition a eu lieu dimanche dernier, 21 août. L’administration locale avait accordé aux petites communes une subvention de cent cinquante francs. C’est avec ces cent cinquante francs que l’Ile-aux-Chiens, par des prodiges d’habileté, est arrivée à s’offrir le luxe d’une fête. Il faut dire aussi qu’il s’est rencontré-pour organiser la fête un homme d’attaque qui aime le mouvement pour le mouvement. Dans les Flandres, au XIV° siècle, il se fut appelé Jacques Arteweld. A l’Ile-aux-Chiens, il se nomme François Peigné.

Physiquement, un colosse. Intellectuellement, un débrouillard. C’est lui qui a mis tout le monde en branle, évitant avec soin les faux frais, enfonçant les piquets, plantant les drapeaux, communiquant à ses collaborateurs son activité et son désir de réussir. La fête avait été annoncée pour 2 heures de l’après midi, mais dès la matinée, bon nombre de Saint-Pierrais, éparpillés sur les quais, étaient en quête d’un véhicule nautique. Ils n’ont pas trop drogué, grâce à la concurrence des moyens de transport. Les remorqueurs, et toute cette poussière maritime qui a noms : yoles, warys, canots à voiles, emportaient par fournées les voyageurs pour l’Ile aux-Chiens. Il n’en coûtait que 25 centimes, tarif, on le voit, à la portée de toutes les bourses. Dix minutes de traversée, et l’accostage se faisait sans encombre à la cale Lemoine.

Dès qu’on avait mis pied à terre, on cherchait à s’orienter vers le Mont à Regret, point culminant de l’île où le tir était installé. Pas besoin de guides! On n’avait qu’à suivre tout droit, jusqu’à la botte servant d’enseigne à Mariano Macia, cet ancien Carliste, dont la vie accidentée pourrait faire un roman, et qui, amputé des deux pieds, s’est établi, ô dérision ! bottier à l’Ile-aux-Chiens.

Au tournant de la botte, un sentier non dénommé conduisait au centre de la fête. C’est là que le monde grouillait. On avait la joie, sur cette plate-forme, de découvrir Saint-Pierre à vol d’oiseau et d’y relever les points principaux : à gauche, Galantry et son sémaphore toujours en activité, les habitations séparées des unes des autres par le damier de grâves; à droite, la tête chenue de l’antique Pain-de-Sucre, et pêle-mêle les maisons formant l’agglomération Saint-Pierraise de laquelle émergeait le dôme du nouveau clocher avec ses amours de clochetons et ses persiennes ajourées.

Plus bas, au pied de la butte, la mer étend ses flots verts que fendent péniblement, faute de brise, des bâteaux, retour de la pêche. Parmi eux, un grand trois mâts, toutes voiles dehors, s’avance majestueusement pour se garer en rade. C’est le navire-hôpital le St-Pierre, qui revient des Bancs, rapportant sa tribu de malades. O antithèse ! Pendant qu’à terre on s’amuse et qu’on pousse des vivats d’allégresse, dans le faux-pont du St-Pierre, des malheureux tourmentés de la fièvre se de manderont tout à l’heure d’où viennent ces coups de fusil. Dans leur imagination en délire, ils rêveront à je ne sais quelle guerre civile et se croiront peut-être transportés à Cuba… C’est ainsi qu’en un jour de fête, la vie apparait avec ses contrastes, ici le rire, à deux pas plus loin la souffrance, et la Nature impassible accueille avec la même indifférence les joies et les douleurs qui partagent notre pauvre humanité. –

A 2 heures et demie. M. le Gouverneur p. i., ouvre le tir. Pour lui faire honneur, on lui présente une longue canardière, illustrée par des tueries sans nombre de moyacs et de cacaouites. Il épaule, vise et tire.. Une vache qui paît dans la direction de la cible relève la tête, avec des yeux doucement grondeurs. Il faut croire que la balle n’a pas passé loin de son museau. Le Gouverneur rend la canardière, en se frottant quelque peu la joue. « Elle recule un peu, dit le propriétaire du flingot, mais pas à faire tomber sur le derrière. » Il n’aurait plus manqué que cela…

Le tir ouvert, la fusillade crépite sur toute la ligne. Pendant deux heures, sans discontinuer, les détonations succèdent aux détonations. Nous remarquons un vieux pêcheur qui, la pipe aux dents, regarde mélancolique ment cette envolée de fumée. « Pourvu, murmure-t-il, que ça ne fasse pas peur à l’encornet !» Qu’il se tranquillise ! Les encornets n’ont point d’oreilles, puisqu’on dit « sourd comme un encornet .» –

Non loin de la cible, six pots de terre retenus en l’air par une ficelle oscillaient entre deux poteaux. Le jeu est connu en France. Il ne l’est pas dans la colonie. C’est un des commissaires, M. Lafon, qui est l’initiateur de ce divertissement aussi simple que récréatif. Des adolescents, les yeux bandés, s’acheminent vers les mystérieux récipients, un bâton à la main. Quand ils jugent être arrivés au-dessous de l’un deux, ils frappent à tour de bras, et du pot en grès, qui vole en éclats, s’échappe quelque surprise. Quelle ? Mais de la suie, de la farine, un liquide quelconque, ou bien un volatile ou tout autre gibier de terre et de mer. Dimanche, c’est un pigeon qui a eu les honneurs de l’enthousiasme populaire. Libre. il a volé droit au ciel. Un rat, délivré de sa cellule, a échoué piteusement à terre, tout ébaloubé de se trouver à pareille fête. Il y avait cependant d’assez jolis mollets le long desquels il aurait eu plaisir de monter. Rat de peu de cervelle ! aurait dit le bon La Fontaine.

Le jeu de bagues, réservé aux vélocipédistes, excitait particulièrement l’attention. Les curieux formaient une haie serrée sur tout le parcours de la piste, transformée en un velodrome qui faisait le tour de l’église. Il y a eu quelque chûtes qui ont fait rire, mais les cyclistes ont fait preuve de coup d’oeil et de savoir-faire. Le jeu n’est pas facile, et l’adresse avec laquelle certains d’entre eux piquaient dans les anneaux rendait rêveuses les jeunes filles que ce spectacle intéressait.

En résumé, fête réussie, dont le mérite revient aux commissaires qui ont su réaliser un programme, en dé pensant peu d’argent. Ils feront bien de communiquer la recette extra muros. S’amuser à la bonne franquette est  encore le meilleur, et l’industrieuse commune de l’Ile-aux-Chiens a le privilège d’inventer des fêtes économiques, et cependant bien achalandées.

Grand Colombier

Le GrandColombier.com est un site recensant tout document historique ayant un lien avec les îles Saint-Pierre-et-Miquelon : traités, cartographie, toponymie, archives, sources primaires, études, recherches, éphémérides. Le site est dirigé par Marc A. Cormier.

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