1891 – Représentation de la Société Artistique de Saint-Pierre.

Vendredi 27 mars 1891 – Feuille Officielle des iles Saint-Pierre-et-Miquelon
26e année, numéro 13, page 55, 56

UNE BONNE OEUVRE.

Samedi dernier, la représentation organisée par les soins de la Société Artistique au bénéfice de la veuve et des enfants Théault avait attiré dans la grande salle de l’hôtel Joinville une affluence extraordinaire.

Dès 8 heures 1/2, la salle est comble. Les commissaires se multiplient pour caser tout le monde.

En attendant les trois coups traditionnels, les regards examinent avec curiosité le rideau de la scène, sur lequel le pinceau de M. Paul Letournel a retracé un tableau d’une agréable composition. C’est une jeune femme sur un balcon dominant la mer. Elle agite un mouchoir, pendant qu’au loin un steamer trace son dernier sillage, avant de disparaître de l’ horizon. La tête des petits sapins, venant à hauteur d’appui du balcon, évoque une vague idée de Langlade. On reconnait les petits sapins, on reconnaît le steamer; il n’y a que la mystérieuse inconnue qu’on ne reconnaît point. Quel qu’un me souffle à l’oreille que c’est peut-être Mme Dibarboure. Mais alors où sont-ils?

L’orchestre prélude, et la toile se  lève. M. Camu, méconnaissable sous les favoris grisonnants d’un patron pêcheur, nous récite la poésie de Coppée,  le Naufragé. On ne perd pas une syllabe-tant la diction est excellente – de ce petit drame qui intéresse au plus haut point l’auditoire. Il s’agit d’un Terre-Neuve qui a sauvé son maître, et que son maître n’a point sauvé, ce qui est humiliant pour l’homme. Cette poésie de Coppée, qui n’est pas une de ses meilleures, a valu à M. Camu un légitime succès. Le geste est facile, l’organe porte bien, et ce début est plein de promesses pour l’avenir.

Le Merle, chansonnette comique par M. L. Cormier que nous apprécierons plus loin, car il ne faut pas nous attarder. –

Une comédie-bouffe, la St-Gobineau, a été lestement enlevée par MM. Leconteur, J. Girardin et Letournel. On n’est pas plus madré que M. J. Girardin en paysan normand et le jeune Letournel nous a esquissé une petite bonne d’une bêtise adorable. Il y en a comme cela dans St-Pierre pour la punition de leurs maîtres. M. Martin est venu nous chanter une chansonnette anglaise, the sheeny man, qu’il a très-finement détaillée. Le rythme est joli et scande avec a propos l’exhibition de la marchandise: un tricot, des slippers, et une éponge, une élonge, des slippers et un tricot qu’on voyait exhumés tour a tour d’un sac de nuit, sans que le chanteur se trompât et prit les slippers pour le tricot, et l’éponge pour les slippers. C’st un chanteur qui sait son art que M. Martin, et distingué dans ses manières, ce qui ne gâte rien.

Assaut d’escrime aux fleurets, le clou de la soirée !  Les deux tireurs, en costume d’assaut s’avancent et font le salut d’armes, toujours cérémonieux. – A vous l’honneur. — Par obéissance.- Et il – tombent en garde. Les fers se croisent, s’entre-choquent. De temps en temps on entend ce mot: «touché » La passe cesse.- A vous l’honneur – Par obeissance. Le combat continue … Après tant de coups de boutons, on apprécie le jeu des spadassins. Bechacq est plus agile, mais Poulain a plus de vigueur dans le poignet. Bechacq se fend mieux, mais Poulain apporte dans la parade une sûreté de main que n’a pas l’autre. La prochaine fois, il faudra constituer des experts pour juger des coups. Quel dommage que Massel ne soit plus la !

T. Déminiac, dont le nom a une saveur toute gasconne, nous a fait rire avec Tarasque at Tartarin. Beaucoup d’aplomb chez ce jeune homme, et une pétulance à laquelle son père, dans le fond de la salle, accordait un soutire indulgent…

La première partie du programme se clôt par la valse America. Les musiciens jouent avec un ensemble digne d’éloges. Rien que des instruments à cordes et deux instruments à vent. Ça nous repose des cuivres et des boum, boum …

L’entr’acte dure vingt minutes. A la sortie on délivre des contre-marques. ll y avait longtemps que j’avais vu une contre-marque. Ça me fait plaisir d’en avoir une, si bien qu’en entrant au café Fossé, je me crois transporté au café des Variétés. Je demande un bock. On n’en apporte un. Décidément l’illusion est complète. En revenant à mon fauteuil d’orchestre, je prends pour une ouvreuse le jeune Planté, déjà costumé en soubrette. Je lui fais un brin de cour, histoire de ne pas en perdre l’habitude, mais les premières mesures de la valse des Entrainantes, jouée par la Philharmonie, me rappelent à mes devoirs de critique influent.

Je reoccupe mon fauteuil d’orchestre et je suis tout oreilles à la romance ponctuée en mesure par M. Robinson Oh! Hear the wild winds blow. Bravo aussi pour l’accompagnateur M. Sones !

Puis vient la pièce de résistance, le Mari de la Veuve. comédie en un acte d’Alexandre Dumas, une pièce inédite pour moi, puisque je ne la connais pas. M. L. Cormier est un jeune premier tout à fait bien. Il sait plier le genou, exhaler sa flamme en tirades brûlantes; il a de la chaleur, de la conviction, et joue son rôle d’amoureux avec une certaine expérience. La veuve, sans l’être, (II. Poulain), a du naturel et de l’autorité. Ces deux acteurs ont été bien secondés par leurs camarades, J. Poulain, Rigot et F. Planté, qui ont fait de leur mieux pour rendre intéressante une intrigue un peu fastidieuse peut-être mais très morale. Cet excellent père Dumas nous a montré que. quand on courtise une jeune fille pour le bon motif, on ne doit pas courtiser en même temps sa tante ni la bonne de la tante. Dumas fils est ordinairement moins moral… M. A. Béchacq, en tourlourou, nous a débité une chan sonnette comique: le Devoir avant tout. A chaque couplet des fusées de rires s’épandent de tous les coins de la salle. C’est un sujet hors ligne que M. Béchacq. Si la Société Artistique propère. ce sera l’enfant gâté du public. –

Un numéro qui a fait sensation, le bras de bois par M. Stones, a été chaleureusement applaudi. C’est, ma foi, fort bien machiné! Nous espérons revoir, dans une autre séance, cette parodie de la catalepsie.

Le spectacle s’est terminé par une pochade très amusante : Le Surnumeraire et la Débutante. Très-réaliste, le scenario ! Oh ! le premier rendez-vous ! Comme le coeur vous bat, et comme en s’en veut plus tard de sa timidité ! Cette émotion qui vous étreint, qui paralyse vos moyens, quand on pénètre pour la première fois en cabinet particulier, a été fidèlement interprétée par le jeune M. Touraine. Le trottin, objet de sa convoitise, était beaucoup plus rassuré que lui. Et le rastaquouère qui lui a soufflé le trottin, quel galbe ! quelle tournure de galvaudeux, et comme l’acteur chargé du rôle a bien rendu son type ! M. Béchacq, en garçon de café roublard, « qui la connaît dans les coins », a eu des jeux de physionomie, une mimique cocasse qui fait honneur à ses qualités d’observation. On voit qu’il a profité de son séjour dans les grandes villes pour prendre son modèle sur le vif. – –

C’est ainsi que le programme, pourtant si chargé, s’est déroulé avec ses attractions, sans accroc. Nos compliments au régisseur et au sous-régisseur, MM. Ernest Anthoine et Louis Cormier qui, malgré la hâte d’une soirée improvisée, ont sû mener leur oeuvre à bien. la Société artistique est fondée. Il y a dans sa troupe assez d’ éléments de succès pour prospérer. Nous souhaitons de grand coeur un avenir plein de bravos à ces jeunes gens si bien doués, qui, en cherchant à s’amuser eux-mêmes, se proposent de nous distraire.

M. C. [Maurice Caperon]


2 avril 1891 – Une rectification. – Dans le compte-rendu paru la semaine dernière sur la représentation donnée au profit de la Veuve Théault, nous avons commis une erreur bien involontaire, par suite de nos informations incomplètes.Nous avions dit que M. Paul Letournel avait brossé le tableau peint sur le rideau de la scène de l’hôtel Joinville. Il et été plus conforme à la vérité de mentionner que c’était en collaboration avec M. Louis Boutillier .
M. Boutillier, dont la réputation comme peintre décorateur n’est plus à faire. n’a pas besoin de réclame; nous tenons quand même à onérer cette rectification.A chacun le sien. Il faut rendre à César ce qui est à Cesar, et à Boutillier ce qui est à Boutillicr. M. Paul Letournel ne veut pas se parer des plumes du paon: et il est le premier à reconnaitre et à proclamer la part très large qu’a prise M. Boutillier dans la peinture décorative dont nous parlons et qui n’est pas sans mérite artistique.

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