1891 – Disparition de Mme Camille Vernet, Sœur Marie-Joseph.

29 mai 1891, Numéro 22, 26e année
Feuille Officielle des îles Saint-Pierre et Miquelon

Une figure intéressante qui vient de disparaître, c’est celle de Madame Camille Vernet, Supérieure principale des religieuses de St-Joseph de Cluny, en religion Soeur Marie-Joseph. Ceux qui ne l’ont connue que dans ces dernières années ignorent peut-être l’influence considérable qu’elle a exercée autour d’elle. Cette influence était due à une intelligence extrêmement lucide, à un esprit sagace et avisé, à une volonté inflexible qu’on ne soupçonnait pas sous les dehors d’une inaltérable douceur. La Mère Marie-Joseph savait obtenir ce qu’elle voulait, arrêtant sur les lèvres de son interlocuteur l’objection qu’elle voyait poindre par une réflexion brève et incisive, opposant aux idées qui ne lui plaisaient pas un silence qui en disait plus long que les paroles. Dans son grand salon où elle aimait à recevoir nombre de visiteurs, elle avait, dans un temps, exercé une : quasi-royauté d’autant plus effective qu’on la sentait plutôt qu’elle ne se faisait sentir. Cette puissance atteignit son apogée sous le Commandant Joubert et commença à décliner à partir de 1877. Dans ces derniers temps, la Mère , – Marie-Joseph s’était consacrée aux emplois pure ment spirituels de sa profession, regrettant un peu l’effacement de sa personnalité, ainsi qu’elle s’en ouvrait parfois non sans quelque amertume aux personnes qui lui étaient chères.

L’âge n’avait pas diminué l’ascendant dominateur, qui était chez elle un besoin, justifié, d’ailleurs, par ses rares qualités intellectuelles. Toute la vivacité de son âme s’était réfugiée dans ses yeux, des yeux étonnamment jeunes, et aigus, qui vous fouillaient au tréfonds, sans que de votre côté vous puissiez jamais la deviner.

C’était une femme remarquable: de son maintien, rappelait ces abbesses de haute lignée de l’ancien régime, et qui, dans le poste en vue où elle a passé, laissera l’exemple des plus nobles vertus chrétiennes.

Ses obsèques ont eu lieu samedi dernier au milieu d’un concours empressé, ce qui n’étonnera personne, quand on saura qu’âgée de 78 ans, elle avait vu élever dans cette colonie cinquante-trois générations successives. Après le service divin célébré avec la pompe réservée aux hauts dignitaires ecclésiastiques, M. l’abbé Frécenon est monté en chaire et a fait le panégyrique de la Mère-Supérieure en développant ce thème qu’elle incarnait en elle, les trois vertus théologales : la Foi, l’Espérance et la Charité.

Au cimetière, M. le Docteur Pascalis, médecin de la Marine, Chef du service de Santé, a retracé en quelques mots l’existence si bien remplie de la Mère Marie -Joseph, en prononçant les paroles suivantes :

Messieurs,

Après une maladie de quatre jours la Mort nous a ravi pour jamais la Soeur Marie-Joseph. Elle s’est endormie doucement du sommeil du Juste. Elle s’est éteinte après avoir illuminé la colonie pendant 53 ans par son grand caractère, sa douceur et sa charité évangélique. Arrivée à St-Pierre en 1840 elle passait ses deux premières années de séjour à Miquelon où elle dirigeait l’instruction des jeunes enfants dont elle savait se faire adorer. Elle avait toujours gardé de cette courte période de sa vie un agréable souvenir. La veille de sa maladie elle était allée, voir deux de ses anciennes élèves établies à St-Pierre. « Cela me rappelle ma jeunesse, disait-elle après cette visite qui devait, hélas ! être la dernière. – –

Pendant sa longue existence dans la colonie, la Mère Marie-Joseph s’est dévouée sans mesure à consoler, à soulager toutes les peines, tous les chagrins; douleurs physiques, douleurs morales. Chaque plainte, chaque soupir avait un écho dans son coeur. A l’hôpital elle était sans cesse aux chevets des malades; en ville elle accourrait porter des consolations et des secours aux familles malheureuses; dans cette population Saint-Pierraise qui assiste toute entière à ses funérailles, il n’est personne qui n’ait pour elle un sentiment de reconnaissance et de regret profond de sa perte.

Pour nous qui ne l’avons connue que pour apprécier le vide immense qu’elle va faire à St-Pierre et surtout à l’hôpital, elle nous apparaît comme l’ange consolateur de toutes les douleurs terrestres, Créature d’élite qui passait au milieu de nous en faisant le bien, qui versait le baume sur chaque plaie, qui portait la consolation et l’espérance aux coeurs meurtris, aux âmes brisées.

En présence de cette dépouille mortelle, je me demande si un cercueil et quatre pieds de terre peuvent être la récompense de toute une existence de dévouement et de sacrifice ? – –

Non Messieurs, tous mes doutes disparaissent à cette pensée, et je dis à l’âme immortelle de Sœur – Marie-Joseph, non pas adieu mais au revoir !

Grand Colombier

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