1891 – L’accident de l’île-aux-Chiens

27 février 1891 – Numéro 9 – 26e année
Feuille Officielle des îles Saint-Pierre et Miquelon

L’ ACCIDENT
DE L’ILE-AUX-CHIENS

Un bien triste accident, survenu dimanche dernier, a causé dans la colonie un émoi facile à comprendre… Sous la conduite du patron Claireaux, le canot de la Douane, où avaient pris place neuf personnes, cinq hommes pour l’armement et trois passagers, (une femme et deux enfants), avait quitté la cale du Gouvernement, vers une heure et demie, pour aller à l’île-aux-Chiens.

Le canot naviguait à la voile, et, bien que le temps ne fut pas précisément mauvais, il y avait une forte houle. Claireaux contourna la basse dite le Mulot et se disposait à laisser arriver pour accoster la cale Lemoine, quand les voiles n’ayant plus assez d’air battirent. Il ordonna une manoeuvre qui ne fut pas assez promptement exécutée, et le canot alla se loger, en partie du moins, sur la cale en ciment immergée qui forme l’extrémité de la cale Lemoine. Avant qu’on ait eu le temps de se dégager, une lame emplissait le canot, le faisait pencher sur le côté, et une autre lame survenant achevait le désastre, en inclinant le canot au ras de l’eau, ce qui fit que tous ceux qui le montaient tombèrent à la mer.

Les cinq matelots de la Douane, Godon, Théault. Grosvalet, Allain et Basset se cramponnèrent à l’embarcation pour ne pas couler à pic. Mlle Chauvin s’accrocha à Godon avec l’énergie du désespoir. Quant à Claireaux, qui tenait la barre et qui avait glissé le dernier dans l’eau, il s’éloigna du canot de quelques brasses et gagna le large, en soutenant son petit garçon âgé de dix ans, et d’un aviron qui surnageait il se fit une bouée sur laquelle il s’installa, lui et son fils, le buste hors de l’eau, pendant que, pour ne pas se laisser engourdir, ils remuaient les jambes en faisant le simulacre de nager.

La situation de tous ces braves gens était vraiment critique. La terre était là, sous leurs yeux, distante de quelques mètres, et ils ne pouvaient l’atteindre, empêchés qu’ils étaient par les glaces, formant crêmi, de pagayer avec les bras pour se frayer un chemin. Réduits à l’impuissance, ils supputaient les chances de salut, et chaque minute écoulée représentait pour eux une parcelle de vie qui s’en allait. Devaient-ils donc assister à l’agonie successive des uns et des autres, si de terre peronne n’apercevait leur détresse ? Ils poussaient des cris lamentables, dans l’espoir que ces cris seraient entendus et qu’on viendrait à leur secours.

Heureusement, leur appel fut entendu. Poirier, gardien de phare, sortait de chez lui quand un jeune Dérouet lui dit : « Je crois bien qu’il y a du monde chaviré sur le Mulot, j’entends crier…. » Poirier qui se disposait à aller au café Delacour avec son camarade, le sieur Fouéré appela vivement ses deux garçons, qui finissaient leur toilette, et ces courageux citoyens se transportèrent en toute hâte à la cale Lemoine où ils se rendirent compte du désastre en ne voyant que des têtes émerger hors de l’eau. Les difficultés de procéder au sauvetage s’augmentaient de ce que la mer était basse. Il fallait à toutes forces se procurer des engins pour communiquer avec les naufragés autrement qu’avec la voix.

Vainement Poirier essaya d’enfoncer la porte du magasin Lemoine situé près du rivage. La porte cuirassée de givre résista à sa vigoureuse poussée. C’est alors qu’il cria à Fouéré d’aller chercher un bout de filin, ce que Fouéré s’empressa de faire.

Tout cela prit du temps. On estime à un quart d’heure environ l’intervalle entre l’accident et le commencement du sauvetage. Le premier individu sauvé fut le douanier Allain, presque suffoqué moins par le froid que par l’étreinte du jeune Chauvin qui avait noué ses deux mains autour de son cou et n’avait jamais voulu le lâcher. Allain était tellement à bout de forces que, lorsqu’il fut amené sur la cale, ses jambes refusèrent de le porter et il s’abattit comme une masse.

Masset, Grosvalet et Godon, (ce dernier portant sur ses épaules Mlle Chauvin) saisirent tour à tour le bout de filin qu’on leur lança et furent amenés, à travers les glaçons jusqu’à l’escalier de la cale. Les détails du sauvetage de Godon sont particulière ment émouvants. Godon comme douanier le plus ancien, occupait dans le canot une place à l’arrière, de sorte que, lorsque l’accident se produisit, il se trouva dans une position défavorable. Dès le début, la passagère, Mlle Chauvin se riva à lui en l’enlaçant par le cou avec ses bras, etreinte farouche qu’explique l’instinct de la conservation, mais qui eut pour résultat de paralyser le bras gauche de Godon. Il n’avait pour se retenir au bateau que la main droite dont les doigts crispés serraient le bordage avec frénésie. Ne sachant pas nager, il sentait que si ses doigts venaient à se détacher du bordage, il coulerait infailliblement. Sa lassitude allait sans cesse en augmentant. Mlle Chauvin criait d’une voix angoissée: « Godon, sauvez moi, Godon. ne me lâchez pas…. »

Non, il ne la lâcherait pas, bien sûr, mais il râlait sous l’étreinte, la tête renversée en arrière, les veines du cougonflées et tendues comme des cordes. Heureusement des glaces poussées par la houle venaient de temps à autre lui servir de supports momentanés. Une entre autres, qui faillit l’écraser, lui prêta un certain confort. Il put passer son bras gauche à travers le glace et ainsi allégé, se délasser. O glace secourable ! Godon en te donnant le bras t’appréciait plus que les plus belles filles de la création!…-Un autre contre-temps faillit encore compromettre le salut de Godon. Quand on lui jeta un bout de filin, l’extrémité du lasso s’enroula autour de sa jambe, sans qu’il s’en aperçut. Ce ne fut qu’en arrivant à l’escalier, qu’il eut conscience du danger en se sentant empêtré. D’un mouvement rapide il se décapela, du premier coup. S’il lui eut fallu s’y reprendre à des reprises différentes, il n’aurait pu le faire, débilité par les transes qu’il venait de subir. Il ne put monter l’escalier, une plaque luisante de givre, il se contenta de tendre les bras, mimique expressive, comprise des sauveteurs qui l’enlevèrent et le déposèrent sur la cale, lui et son précieux fardeau.

Entre-temps, deux Iliens, Josseaume, Victor, et Fouché, Edmond, avaient poussé un wary a la mer Avec toutes les peines imaginables, ils parvinrent à se frayer un passage à travers la croute serrée mais non soudée des laces bordant le littoral, et se dirigèrent vers le jeune Claireaux, lequel se maintenait à flot, le corps posé en travers de l’aviron, ainsi que l’avait installé son père.

Celui-ci l’avait quitté quelques instants auparavant, pour aller du côté de la cale, chercher à la nage un bout de filin, non sans lui faire cette recommandation : « N’aie pas peur, et surtout ne largue pas l’aviron. » L’enfant n’avait pas largué… Il fut recueilli à bord du wary. C’est au moment où on crochetait le jeune Claireaux, qu’on vit Théault faire un mouvement, comme s’il voulait se porter vers le fils de son patron. ll lâcha son point d’appui et coula du même coup. Sa disparition sous l’eau ne dura que quelques secondes. Déjà le wary était à la place où on l’avait vu plonger. On écarta les glaces avec la main, on empoigna Théault par le collet de sa vareuse, et on le traîna ainsi le buste hors de l’eau, jusqu’à l’escalier de la cale; Théault paraissait inanimé.

Restait le patron Claireaux à sauver. Il avait attrapé un bout de filin et cherchait à se faire hisser en haut de la cale. mais la difficulté de le hisser était telle, à cause du revètement glacé du doublage de la cale, que celui qui le tirait ne pouvait y parvenir, de sorte que Claireaux resta un certain temps suspendu dans le vide. Il était transi et rendu à ce point que, pour ne pas lâcher le filin. Il dût s’entortiller le poignet. Dans cette immobilité, les vêtements collés à la peau, il souffrit du froid plus qu’on ne saurait le dire…

Enfin, ils étaient sauvés ! On les transporta dans les maisons voisines où ils reçurent les soins les plus empressés, ce qui n’étonnera personne. quand on connaît l’esprit de solidarité qui anime tous ces braves pêcheurs de l’île-aux-Chiens. Le docteur Renaud, immédiatement prévenu, prodigua aux victimes de ce triste accident toutes les ressources de son art. Il passa plus d’une heure et demie autour du corps de Théault, cherchant à y ramener un souffle de vie, mais tout fut inutile. Le malheureux avait péri par asphyxie.

On frémit à la pensée de ce qui serait arrivé, si Poirier et ses compagnons étaient partis dix minutes plus tôt au café Delacour. Il est probable que pas un de ceux qui montaient le canot n’eut survécu à la catastrophe. On n’a qu’une perte à déplorer, celle de Théault.

Tous les autres se sont remis assez promptement, à l’exception de Claireaux dont l’état inspira pendant quelques instants d’assez vives inquiétudes. Lui qui se plaisait à raconter que dans ses vingt ans de navigation comme patron de la Douane, malgré des corvées abominables, il avait toujours su préserver la vie de ses hommes, il a été très impressionné de la mort de «son pauvre Théault » comme il l’appelle. Cependant dans l’accident survenu dimanche dernier, sa réputation d’habile bâtelier reste intacte. La nier a des traîtrises qui déjouent la clairvoyance la plus en éveil, l’expérience la plus consommée.

Mardi dernier, l’enterrement de Théault a eu lieu au milieu d’un grand concours de personnes. Le Gouverneur et la plupart des fonctionnaires avaient tenu par leur présence à apporter le témoignage de leurs sympathies. Au cimetière, M. Caperon, Procureur de la République, a dit adieu à ce modeste serviteur mort dans l’accomplissement de s s devoirs professionnels et a exprimé l’espoir que les mandataires du pays viendraient en aide à une famille. privée de son soutien.

Cette attente n’a pas été trompée, puisque dans sa séance du 25 février, le Conseil général a voté un secours provisoire de cinq cents francs à la veuve et aux quatre enfants de l’infortuné Théault.

 

Grand Colombier

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