1892 – Nécrologie John Peter Frecker

Feuille Officielle des îles Saint-Pierre et Miquelon
12 février 1892 – Nécrologie John Peter Frecker [1824 – 1892]

Nécrologie

Le Dimanche, 7 février, les goëlettes américaines en ce moment sur rade mirent leur pavillon en berne; une triste nouvelle s’était répandue: M. J. P. Frecker, consul des Etats-Unis, venait de mourir après cinq semaines de maladie, succombant à une affection du foie. Ceux qui le voyaient naguère encore, allant de chez lui à son office, la carrure solide, le buste droit, la démarche puissante, devaient s’attendre à ce qu’une plus longue carrière lui fut réservée.

Les obsèques ont eu lieu lundi dernier. Les cordons du poële étaient tenus par MM. Scotland, Benning, François Cordon et Caperon. Le défunt appartenant à la religion protestante, les dépouilles mortelles ont été portées au Temple, qui avait peine à contenir tous les assistants. Après la cérémonie religieuse, malgré la longueur du trajet et les neiges amoncelées dans les rues, un nombreux cortège s’est acheminé vers le cimetière, et là, après les dernières prières récitées par le pasteur, M. le Gouverneur Feillet s’est avancé sur le bord de la tombe et a prononcé les paroles suivantes :

Messieurs, Je tiens à adresser, au nom de la Colonie. un dernier adieu à l’homme qui va reposer ici après une vie de travail et d’activité  qui a profité au pays.

John Frecker, venu à St-Pierre en 1845, est un des anciens qui ont lutté pour la prospérité commerciale de l’ile et on peut dire que depuis cette époque rien de ce qui intéressait l’avenir de la colonie ne l’a trouvé indifférent. – C’est qu’en effet, bien qu’étranger, il s’était profondément  attaché à ce sol français.

En 1867, lors de l’incendie de la ville, il distribua des bois à  tous ceux qui en avaient besoin en leur accordant un long crédit. ll permit ainsi à St-Pierre de se réédifier rapidement. Parmi les services qu’il lui a rendus, je veux encore citer la part importante qu’il a prise à la création du premier service postal à vapeur, en 1874. –

Nommé Vice-Consul des Etats-Unis d’Amérique en 1854, Consul en 1863, il exerçait avec intelligence et honneur ces fonctions depuis près de trente ans. Il était le doyen des représentants consulaires des Etats-Unis. Je salue une dernière fois le représentant distingué de cette grande nation américaine avec laquelle la France a tant de liens déjà séculaires, et avec qui, à St-Pierre, nous entretenons de si bonnes relations de voisinage. , J’adresse à sa famille l’expression de toute ma sympathie. — Adieu, John Frecker !

Après M. le Gouverneur, M. Caperon, Procureur de la République, Chef du service Judiciaire, a retracé en ses traits principaux la physionomie du défunt qu’il a particulièrement connu: Messieurs,

A mesure qu’on s’avance dans la vie, on voit disparaître tour à tour les individualités qui ont marqué d’une empreinte durable  leur passage parmi nous. Au même titre que Littayé père, que la Supérieure-mère Marie-Joseph, J. P. Frecker a eu une existence qui mérite d’être fixée dans les souvenirs, avant que le  temps en efface les côtés en relief. Il avait une remarquable en tente des affaires, et l’ascendant qui résultait de sa grande expérience lui avait assigné une place en vue dans le monde commerçant. Il était très écouté des autres négociants, et je me suis laissé rapporter qu’il fut un temps où quand on disait : « Frecker pense ceci », les objections se taisaient, tout le monde s’inclinait,  tant sa compétence rayonnait incontestée et dominatrice.

J. P. Frecker était né à Québec en 1824. Venu dans la colonie à l’âge de vingt-et-un ans. il entrait comme employé chez Atherton Hughes et C° où il se fit vite remarquer par des qualités de premier ordre. En 1854, il devint leur associé. Sous l’impulsion de son esprit hardi et clairvoyant à la fois, la « Maison Américaine», c’est ainsi qu’on l’appelait, grandit et resplendit d’un vif éclat. Admirablement située, avec de vastes magasins qui dénotaient l’importance des opérations commerciales, elle approvisionna cette colonie de toutes les productions qui sont étrangères à son sol. Les bois, les farines arrivaient par son intermédiaire, et Frecker avec l’esprit large et confiant, qui lui était propre, ouvrit une voie où d’autres emboitèrent le pas après lui et trouvèrent le chemin de la fortune.

Dans ses relations privées, il était accueillant, souvent intéressant à entendre, car il savait beaucoup de choses. Ceux qui ne  l’ont connu que dans ces dernières années ne peuvent s’imaginer quel brillant causeur il était. Il n’ignorait aucune des finesses de la langue française, et, quoiqu’il supportait difficilement la contradiction, il se faisait pardonner l’opiniâtreté de ses opinions per une parole vive et enjouée. La meilleure preuve de l’aménité de son caractère, c’est qu’il avait su se concilier de belles et solides amitiés, celles de feu l’Amiral Cloué qu’il avait connu ici comme lieutenant de vaisseau, de M. le Commandant Leclerc, du  regretté Duhamel, de M. Le Bihan, mes éminents prédécesseurs, et d’autres encore que j’oublie, tant l’énumération en serait longue à faire.

Il est mort entouré des membres de sa famille dont il était le chef respecté. Comme époux et comme père, il laisse à sa veuve et à ses enfants d’immenses regrets qui seront à peine atténués par les consolations qu’on essaiera de leur prodiguer; comme consul des Etats-Unis, on vous a dit tout à l’heure avec quel infatigable dévouement il avait occupé ses fonctions, répondant ainsi à l’attente de son gouvernement qui exige de ses agents consulaires autant de zèle que de courtoisie. Espérons que les bonnes traditions qu’il a établies seront reprises titulairement par son gendre, M. Georges Steer, qui l’a secondé si heureusement dans ce poste de confiance. Enfin comme homme  ayant eu une influence marquante sur les affaires commerciales de la colonie, un hommage lui est bien dû, ce me semble, avant de le voir disparaître sous cette terre française, dernière hospitalité où notre adieu suprême l’accompagne.


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