1884 – La fête à l’île aux Chiens sous la plume de Maurice Caperon

Feuille Officielle des îles Saint-Pierre et Miquelon, Samedi 16 Août 1884
FÊTE A L’ILE AUX CHIENS

Ce n’est certes pas l’Ile aux Chiens que la Mignon de Goethe entrevoyait, quand elle dépeignait ainsi le pays de ses rêves :

Connais-tu le pays où les citrons fleurissent,
Où l’orange jaunit sous son feuillage vert,
Où les jours sont de flamme, où les nuits s’attièdissent,
Où règne le printemps en exilant l’hiver?
Ce doux pays où croit le myrte solitaire,
Où le laurier grandit dans un air embaumé,
Dis-moi, le connais-tu? Non? Eh bien, c’est la terre
Où jaurais voulu vivre avec toi, bien aimé!

Non, mille fois non, l’Ile aux Chiens avec l’odeur affadissante de ses graves, ses cabanes mal alignées, ses échoueries litigieuses où ruisselle l’huile de foie de morue n’est pas le pays rêvé par Mignon. Et cependant, quand vient la fête annuelle, St-Pierre se porte avec empressement vers cette soeur puînée qu’en style administratif on nomme une section de commune et dont on n’a jamais bien pu expliquer l’étymologie bizarre d’Ile aux Chiens, alors qu’il y a 169 électeurs et que les représentants de la race canine sont relativement en minorité. Cette velléité de déplacement s’explique assez bien, quand on réfléchit à l’étroite surface réservée à l’activité ambulatoire des gens de Saint-Pierre. Faut-il s’étonner qu’une fois sorti de ses frontières naturelles, le St-Pierrais respire plus allègrement ? A mesure qu’il s’éloigne de la Pointe aux Canons, il sent s’élargir son horizon borné; il a comme le sentiment de sa délivrance momentanée.

Quitter Saint-Pierre, oh! ne fût-ce qu’une demi-journée, ne fût-ce qu’une heure, ne fût-ce que cinq minutes, quel bonheur! quel soulagement! Cette lle aux Chiens, éternel panorama que le Créateur a placé sous ses yeux, eh bien, dans ce jour de fête, le St-Pierrais peut s’en approcher; que dis-je, il la palpe, il la foule, il la respire; ce n’est pas un vain mirage, créé par la brume ou produit par son imagination. La voilà cette Ile aux Chiens si rapprochée et pourtant si lointaine! La voilà avec son phare peint en rouge, son église rustique, La Maison du Seigneur, seule un peu plus ornée. Tous ces menus détails, ordinairement diminués par la distance, le Saint-Pierrais s’en rend compte, ce jour là, avec un soin jaloux ; il les revoit comme une vieille connaissance.

Il peut ausculter le phare et constater qu’il n’est pas en carton-pâte; l’église, il peut la contempler de près, visiter l’intérieur et admirer les boiseries découpées, oeuvre d’ un amateur épris de son art! Ce sont là des petits plaisirs, direz-vous ? Sans doute, mais quand ces petits plaisirs sont doublés de l’attraction d’un tir national et d’un feu d’artifices magnanime, il n’en faut pas tant pour que St-Pierre se vide à peu près comme sous l’action d’une machine pneumatique. Rome n’est plus dans Rome, elle est toute à l’Ile aux Chiens.

Cette année, l’annonce de la fête avait éveillé au chef-lieu les mêmes curiosités et le même besoin de déplacement. Mais on peut appliquer à l’Ile aux Chiens ce que les anciens disaient de Corinthe: Non licet omnibus adlire Corinthum. Heureux ceux qui par leurs parents ou leurs amis pouvaient disposer d’une embarcation! A côté de ces privilégiés de l’art nautique, il y avait une masse de personnes que l’absence de véhicule attachait au rivage. Leurs regards désolés eussent fendu l’âme des rochers, si les rochers avaient une âme, ce dont doutent les marins.. .. Ils se tournaient vers l’Ile aux Chiens comme du côté de la Terre Promise.

O portez, portez-moi sur les côtes d’Erymanthe, Semblaient-ils dire. Heureusement, on n’invoque jamais en vain la Providence. Celle-ci, sous les traits d’un jeune aspirant de marine, monté dans une vaste chaloupe que remorquait le canot à vapeur de la Flore (une gracieuseté de l’Amiral Lacombe!) a pris en pitié ces délaissés et les a conduits vers ces rives fortunées où ils se promettaient tant de félicités. « Amiral, merci» telle était la pensée commune de ces voyageurs improvisés, en touchant à la cale Folquet.

Le débarquement s’est opéré dans un ordre parfait, car la providence qui a des aiguillettes est ennemie de la hâte et de la précipitation. Enfin, nous sommes dans les murs de l’Ile aux Chiens. On voudrait en douter que les bottines en chevreau claquées protesteraient.

Par où s’orienter ? Ah ! voici les graves et les morues encapuchonnées sous leur prélart. L’argent n’a pas d’odeur, dit-on; mais les morues en ont. Quelques personnes – des sybarites apparemment-se tamponnent le nez et émettent à haute voix le regret de ne pas être enrhumées du cerveau. On fait honte à ces personnes qui se sont munies d’une provision de triple extrait de corylopsis du Japon. Après tout, il y a des odeurs encore plus désagréables, et tout en rappelant l’exemple de cet empereur Romain qui préférait l’ail au musc, nous atteignons la principale artère de l’Ile. Quel est le nom de cette rue? Il nous importe peu, nous savons fort bien que nous ne nous égarerons pas. En marchant toujours, nous dépassons l’église, puis le presbytère, (ravissant, ce presbytère!) et nous voici arrivé sur le théâtre de la fête, un vaste plateau qui s’intitule sur les affiches : Mont à Regret, point culminant de l’Ile d’où l’on découvre une immense étendue. Examinons ce décor, si vous le voulez bien. Il en mérite la peine. C’est d’abord sur notre gauche Galantry qui nous fait le plaisir de se taire; bien nommé, Galantry ! Comme fond de tableau, la ville de St-Pierre, trempée dans un bain de soleil, emprunte aux flèches d’or de cet astre rutilant un petit cachet oriental, et partout où l’œil peut fouiller l’espace, une nappe d’un bleu sombre, la mer, sur laquelle se détache par fois une goëlette attardée par le calme et qui se fait remorquer par ses doris attachés à la suite des uns des autres. On dirait des fourmis tirant sur un énorme vermisseau. – Devant cet apaisement des forces de la Nature, on se sent meilleur, attendri, réconforté. On voudrait l’universel bonheur, les goëlettes chargées de morues à couler bas, les tonnes d’huile converties en tonnes d’or, les ménages heureux, la concorde dans les familles, et, sous l’étreinte d’une expansion qu’on ne peut définir, on trouve aux jeunes femmes qui passent radieuses dans des toilettes claires plus de promesses dans les yeux, plus de sourires sur les lèvres et je ne sais quelle grâce séductrice dans la démarche. Effet du soleil qui flamboie et du bleu qui ruisselle, dira-t-on ?

C’est bien possible, car s’il y avait de la brume, peut-être couvrirait-on tout cela d’un immense bonnet de coton! … Nous en étions là de notre rêverie, quand d’harmonieux accords viennent frapper notre oreille. C’est la musique militaire qui joue…  « Oh ! veine ! » comme on dit ailleurs qu’à St-Pierre. Oui, les exécutants sont là, entourés d’une triple haie de curieux. L’amiral Lacombe et le Commandant de Saint-Phalle, sur des sièges réservés, prennent part à la joie qui les entoure. Tous les morceaux sont écoutés avec une attention soutenue. L’ouverture de Suppé, Poëte et Paysan, enlevée avec beaucoup de brio, est saluée par d’unanimes bravos. Quand la musique a joué le dernier morceau inscrit sur son programme, l’effet produit a été surprenant. Le gazouillement était imité dans une telle perfection, qu’on cherchait des yeux le bocage, hélas ! absent, d’où s’échappaient tous ces trilles et toutes ces roulades. Un insulaire qui se penche à mon oreille me demande qu’elle est le nom de l’oiseau qui chante si bien. Je lui apprends que c’est le rossignol, et je vois ses yeux se diriger instinctivement vers la cave à liqueurs, décernée comme prix de tir de la première section. Je souris à cette méprise et j’explique à cet insulaire qui ignore l’ornithologie qu’il y a rossignol et rossignol.

La musique terminée, la fête s’est continuée avec son cortège ordinaire de réjouissances publiques. Parlerons-nous du mât de cocagne et des tourniquets ? A quoi bon ! Nous commençons à être blasés sur ces sortes de divertissements. Mais avant de quitter le sol hospitalier de l’Ile aux Chiens, il serait malséant de notre part de ne pas adresser nos félicitations à M. Lamusse, adjoint spécial, organisateur de la fête, qui s’est multiplié avec cette bonne humeur joviale dont il ne se départit jamais.

Dans la soirée, il y a eu un feu d’artifices tiré sur le Mont à Regret. Les habitants de Saint-Pierre espéraient voir de chez eux les pièces d’artifices et écarquillaient les yeux dans l’espérance d’une fusée. Leur déception aurait pu être grande, si la Flore qui décidément a joué le premier rôle dans cette fête locale n’avait pas saisi l’occasion de faire des expériences de lumière électrique. Le pinceau lumineux d’une vive intensité s’est projeté sur tous les points de notre possession, sur la Pointe à Philibert dont on reconnaissait les habitations, sur le Calvaire ou de braves familles croyaient qu’on tirait leur photographie, et sur les hauteurs du Cap à l’Aigle où les ravins restés dans l’ombre produisaient des coupées sombres du plus charmant effet. –C’est du Nord, dit-on, que nous vient la lumière. Vérité une fois de plus démontrée, puisque c’est à la Division navale de l’Atlantique-Nord, que nous avons dû d’avoir été éclairés magnifiquement, au moins pendant une demi-heure! Les réverbères au schiste en pâlissent encore !

Grand Colombier

Le GrandColombier.com est un site recensant tout document historique ayant un lien avec les îles Saint-Pierre-et-Miquelon : traités, cartographie, toponymie, archives, sources primaires, études, recherches, éphémérides. Le site est dirigé par Marc A. Cormier.

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