1888 – En route: sept jours dans les provinces maritimes [VII: Littaye]

Québec. Impr. générale A. Coté et cie.
De Faucher de Saint-Maurice

Chapitre VII

MON AMI LITTAYE – UNE BONNE SOIRÉE – PRÉCIEUX DOCUMENTS

Hélas ! mon ami Ernest Benjamin Littaye n’est plus !

Né dans la colonie de Saint Pierre il appartenait à une famille de la marine. Un de ses frères servait lors de notre passage, à la Nouvelle Caledonie un autre au Sénégal.

Il faisait bon de voir cet homme à son foyer. Entouré des siens, il était choyé. De tout cet intérieur charmant se dégageait une tendresse, un abandon qui faisait trouver la vie bonne et ensoleillée. Littaye ne songeait qu’aux siens ; mais tout homme ici bas à sa monomanie. La sienne était douce mais perséverante. Il collectionnait les vieilles estampes, les eaux fortes. Il avait un faible pour les éditions antiques. Il aimait surtout notre histoire, et il l’aimait passionnément.

Il était de ceux pour qui Lacordaire disait :

– Un chef d’œuvre est pour eux un être vivant avec lequel ils conversent, un ami du soir qu’on admet aux plus familiers épanchements. Penser en lisant un vrai livre, le prendre, le poser sur la table s’enivrer de son parfum,  en aspirer la substance, est pour eux comme pour toutes les âmes initiées aux jouissances de cet ordre, une naïve et pure volupté. Le temps coule dans ces charmants entretiens de la pensée avec une pensée supérieure. Les larmes viennent aux yeux : on remercie Dieu qui a été assez puissant,  assez bon pour donner aux rapides affections la durée de l’airain et la vie de la vérité »

Littaye était ainsi taillé.

Un soir j’étais chez lui : nous causions sous le manteau. Il ventait : la brume s’étendait partout : le temps était affreux au large et la sirène du phare de Gallantry pleurait dans les ténébres. Littaye passa une partie de cette nuit à me lire des pièces établissant que la pension faite aux Acadiens déportés en France était prise sur une dotation d’un million,  laissée dans ce but par un Acadien qui se souvenait.

Parmi ces pièces rarissimes se trouvait le « Mémoire sur les Acadiens présenté à Messeigneurs du clergé de France assemblés à Paris au mois de juillet 1775. » Ce document qui n’est pas dans le commerce avait été annoté par M Louis Duval conservateur de la bibliothèque de Niort. Il l’avait envoyé à M Littaye en le faisant précéder des considérations suivantes.

– Parmi les colonies que le traité de Paris nous a fait perdre en 1763,  l’Acadie n’est pas la moins regrettable, et un siècle n’a pas éteint l’intérêt qu’inspirent les malheurs des familles, qui, pour avoir refusé de porter les armes contre la France furent forcés par les Anglais à chercher un asile dans le sein de la mère patrie. Leur histoire se lie indirectement à celle du Poitou car c’est à Montoiron et aux environs qu’après avoir languis plusieurs années sans autre ressource qu’une misérable solde, ces infortunés obtinrent une concession de 4,000 arpents de landes à mettre en culture. L’histoire de Châtelleraud contient des détails sur l’établissement agricole des Acadiens à Montoiron dans le pays on connait encore un certain nombre de descendants de ces anciens colons de l’Amérique mais M. l’abbé Lalanne ne parait pas avoir connu l’existence du mémoire présenté en 1775 à l’assemblée du clergé de France dans le but d’obtenir une subvention annuelle de 300,000 livres pour faire face aux frais de cet établissement. Nous ignorons si cette demande fut acceuillie par l’assemblée du clergé : ce document trouvé parmi les papiers provenant du cabinet de M Pilotelle et acquis par la bibliothèque thèque de Niort n’en est pas moins digne d’intérêt.

Voilà ce qu’écrivait M Duval et M Littaye me fit part alors de cette découverte.

Le mémoire disait :

– « Si l’humanité souffre au spectacle des malheurs de nos semblables,  combien n’est-elle pas attendrie à la vue de l’infortune de concitoyens vertueux, et surtout quand c’est une horde entière de frères qui depuis un long temps gémissent sous le poids de la misère, et que l’origine de ses maux vient d’un sentiment aussi respectable que celui qui naît du patriotisme et de la religion. Cet intéressant tableau est digne d’être offert au corps respectable du Clergé de France qui, dépositaire des vérités de la foi ne respire que le bien de la Patrie.

« Pour attacher les regards de cette illustre assemblée sur ces victimes qui lui tendent les mains, l’éloquence serait inutile, l’histoire de leurs vertus suffit.

«  Au commencement du règne de Louis XIV, dont la gloire et le nom tenaient déjà la balance dans l’Europe, les puissances souveraines ayant fait entre elles le partage du Nouveau Monde, l’Acadie échut à Louis-le-Grand ; vingt-quatre familles sorties de la France furent habiter ce nouveau climat où la nature féconde ne demandoit que des bras pour ouvrir son sein et leur faire part de ses richesses. Tant que les conquêtes du monarque s’étendirent, cette peuplade fut heureuse ; mais dans les jours de son déclin sa fortune changée changea aussi la destinée des Acadiens par la guerre qui plongea la France dans cette crise funeste dont le souvenir est encore à peine éteint ; l’Acadie passa aux Anglais. Comme vainqueurs, ils donnèrent la loi. Ces colons, quoique sous une domination étrangère, n’en conservèrent pas moins leur religion et cet amour que tout français porte à son souverain. Leur nouveau maître pouvait bien leur ravir la liberté avec leurs possessions, mais la perte de leur vie ne fut pas capable de leur faire abandonner le culte qu’ils avaient embrassé ni la fidélité qu’ils avaient jurée à leurs véritable souverain. Le vainqueur malgré tous les droits que donne la victoire, dans le pacte qu’il fit avec eux, fut forcé d’y consigner ces deux clauses et de s’obliger à les ratifier tous les ans.

« Cependant le sol amélioré de jour en jour, la population singulièrement augmentée, offraient dans un coin de l’univers l’image d’un petit peuple heureux ; partout on voyait régner dans cette colonie la probité, la bonne foi dans le commerce, la concorde dans les familles la paix dans la société, et surtout ce zèle pour la religion qui ne s’est jamais ralenti ; en un mot, ces heureux habitants jouissaient du double avantage d’avoir des mœurs aussi pures que les hommes du premier âge, et une foi aussi vive que les premiers chrétiens.

« En 1755 époque malheureuse à la France et fatale aux Acadiens la guerre se ralluma l’Anglais voulut les forcer à porter les armes contre les Français leurs compatriotes et gêner le libre exercice de leur religion ; ce peuple, tout prêt à s’immoler pour la foi de ses pères, réclama les conditions du traité ; on viola les droits sacrés du pacte on jetta les chefs de famille dans les cachots ; et presque tous les vieillards, les femmes et enfants, pour avoir montré qu’ils avaient le courage de mourir dans leur fidélité à la religion et au roi de France, furent impitoyablement massacrés. On ne peut fixer longtemps sans horreurs de pareils objects ; mais on y admire un héroïsme digne des premiers âges du christianisme : les restes qui échappèrent donc à cette barbarie se jetterent, les uns dans le Canada, les autres dans l’isle Saint-Jean, d’où ils passèrent en France en 1758, 59, 60 et 61, où ils furent rejoints par leurs chefs de famille qui,  détenus dans les cachots les plus affreux depuis l’infraction du traité arrivée en 1755, furent réclamés à la paix par M. le duc de Nivernois, ayant résisté non-seulement aux souffrances inouïes qu’on leur faisait éprouver, mais même aux tentations les plus flatteuses qu’on leur présentait pour éteindre en eux les sentiments de religion et de patriotisme dont ils étaient les martyrs ; ce respectable ministre qui les a retirés de la captivité, citoyen aussi sensible qu’éclairé, ne peut encore se rappeler qu’avec attendrissement le souvenir de ces malheureux, et c’est avec d’autant plus de vérité qu’il fait l’éloge de leurs mours qu’il a été en quelque sorte témoin de leurs vertus.

« Rendus enfin à leur patrie sans biens et sans secours le feu roi ne put voir d’un œil indifférent tant de sujets fidèles errants et abandonnés dans ses états ; il leur fit assigner une solde de 6 sols par jour à chaque individu ordonna, qu’on leur formât des établissements sur des terreins incultes de son royaume et permit même qu’on leur en donnât de sa part l’assura ce par écrit. Ce peuple infortuné, à qui la bonté du souverain assurait la substance et des établissements dont ils doivent être propriétaires, avait lieu de se croire à la fin de ses malheurs ; mais la bonté du roi à son égard a été trompée, et lui est en quelque sorte devenue inutile, car la solde de subsistance qu’il avait plu à ce monarque de lui accorder et dont les fonds étaient faits au département de la marine, a toujours éprouvé des retenues si considérables que surtout les familles nombreuses n’en reçoivent qu’environ moitié.

« C’est dans cette cruelle position que tous les Acadiens ont été oubliés pendant quinze ans sur les côtes maritimes où ils étaient répandus et où, trop distans du trône, ils ont gémi sans que personne leur ait servi d’interprète auprès de Sa Majesté, et plongés si longtemps dans la misère la plus affreuse qui en a fait périr un grand nombre ; le reste quoique découragé, abattu et dans une sorte d’engourdissement total de corps et d’esprit, a cependant encore conservé ses vertus et ses mœurs, fruits précieux des vrais principes de religion si profondément gravés dans leurs cœurs que, quoique manquant souvent des choses les plus nécessaires à la vie, aucun parmi eux ne s’est encore porté à commettre la moindre friponnerie, ni bassesse, au point que dans les endroits où ils ont habité depuis 15 ou 18 ans personne n’a pu se plaindre de la plus petite rapine de leur part même de leurs enfants qui n’oseraient dérober des fruits dans un jardin.

« Tel est le tableau fidèle de la suite de leur infortune et de la constance, de leurs vertus qui s’est soutenue au point de refuser les propositions les plus flatteuses que plusieurs puissances étrangères leur ont fait pendant cette longue suite d’années où le gouvernement semblait avoir oublié les promesses que le roi avait bien voulu leur faire

« Mais en 1772 les Espagnols alliés naturels de la France, et gouvernés par un prince de la maison de Bourbon, leur ayant fait entrevoir que,  n’ayant pas été établis dans le royaume depuis quinze ans qu’ils y étaient, ils ne devaient pas s’attendre à y avoir jamais de propriétés, leur firent offrir les établissements les plus avantageux tant à la Louisiane qu’à la Sierra Morena mais les fidèles Acadiens ne voulurent écouter ces propositions qu’après être assurés que le Roi, ne jugeant pas à propos de les fixer par des propriétés de son royaume, approuverait leur sortie pour passer sous la domination de l’Espagne ; et ce fut à cette occasion qu’ayant fait demander au feu roi son agrément et un passe port pour sortir de ses états, Sa Majesté, surprise que près de 3000 de ses plus fidèles sujets, dont elle avait ordonné l’établissement depuis plus de douze ans, fussent forcés de lui demander la permission de sortir du royaume,  faute d’y être établis en témoigna du mécontentement à ses ministres et donna des ordres précis pour que l’obligation qu’elle avait bien voulu contracter en faveur de ces infortunés fut promptement remplie.

« Ce fut alors qu’on décida de les fixer presque tous sur des terreins incultes, si communs dans les provinces de Poitou et de Berry, où M l’abbé Terrey en envoya 1500 dont on a commencé l’établissement sur des terreins de l’évêché de Poitiers et de quelques seigneurs voisins ; mais il est à craindre que malgré les vues humaines et bienfaisantes du gouvernement, les dettes de l’Etat ainsi que beaucoup d’autres objets intéressants qui gênent aujourd’hui les finances, ne retardent trop longtemps les secours indispensables pour achever et consolider l’établissement de ce peuple infortuné, ce qui engage à réclamer ceux de Nos seigneurs du Clergé de France qui s’ils voulaient bien leur accorder pendant cinq ans une somme de 300,000 livres, chaque année, ce qui fait le montant de leur solde donneraient au gouvernement la facilité d’employer uniquement aux dépenses de l’établissement les fonds qu’il est aujourd’hui forcé d’employer à leur solde de subsistance.

« La cause des Acadiens est celle de l’humanité et de la religion tout ensemble. Quel autre corps de l’Etat que celui du Clergé pourrait-on se flatter d’intéresser davantage en leur faveur, lui qui, nous faisant aimer l’une et respecter l’autre s’est empressé dans tous les temps de secourir les malheureux et de contribuer à tous les établissements qui ont pour objet le bien de l’Etat ?

«  Celui-ci réunissant les différents motifs qui ont toujours si puissamment intéressé la charité de Nosseigneurs du Clergé de France, les infortunés qui la réclament aujourd’hui osent se livrer à la plus douce espérance et croient même avoir à se reprocher leur timidité qui depuis 18 ans les a empêchés de recourir aux bontés de cet illustre corps «

Voilà le document que me lut Littaye :

Il me montra aussi deux autres pièces fort curieuses. Elles feront parler d’elles me disait-il au chapitre. « De la représentation » si jamais on fait l’histoire politique de Saint Pierre Miquelon. L’une est un extrait des décrets, publié par Beaudoin à l’imprimerie de l’Assemblée nationale.

On lit à la page 188, à la date du 22 juin 1793 :

– Décret qui accorde un secours au citoyen Rodrigue député extraordinaire des iles Saint-Pierre et Miquelon.

Puis en date du même jour on retrouve un autre décret intitulé :

– Décret qui ordonne de contraindre par corps le sieur Rodrigue à rétablir au Trésor public 1200 livres qu’il a percûes.

Quel pouvait être cet intendant Bigot en petit ?

J’ai vu aussi dans la bibliothèque de Littaye un marché passé à Saint Pierre par le baron de l’Espérance gouverneur. Il est en date du 1er octobre 1784. Il s’agissait de la construction de 4 maisons de fonctionnaires.

Ce fut ce soir là aussi qu’il me montra une pièce d’argent frappée à l’effigie de Louis XIII. Elle portait le millésime de 1620. Elle avait été trouvée par Littaye dans l’anse de Ravanel.

Mais trève de souvenirs et finissons ce chapitre comme nous l’avons commencé.

Hélas oui mon ami Littaye n’est plus ! Cet homme de cœur ce savant est mort le 7 décembre 1884 à Saint Malo ; il est mort à 49 ans usé par les fatigues du métier. Il est mort sans avoir pû terminer une histoire du Cap Breton et de Louisbourg. Ce livre traitait de bien de choses qui auraient fait plaisir aux Acadiens et aux Canadiens français. Si pareil départ laisse un vide au foyer domestique, il en laisse un aussi grand parmi ceux qui aiment le Canada et l’Acadie parmi ceux qui se rappellent.

Grand Colombier

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