1888 – En route: sept jours dans les provinces maritimes [VI: M. Caperon]

Québec. Impr. générale A. Coté et cie.
De Faucher de Saint-Maurice

Chapitre VI [Extraits]

L’ANNUAIRE DE SAINT PIERRE – BASQUES, NORMANDS, ACADIENS – APPRÉCIATION DES NOTRES – COURAGEUX PIONNIERS

A Saint Pierre et Miquelon, nous sommes en France. Il est curieux pour nous Canadiens-français d’étudier ce que fait ici notre mère patrie.

Un homme qui honore la magistrature française aux colonies et qui est un bon écrivain, M Maurice Caperon, président de la cour d’appel, s’est donnée pour tâche de refaire l’annuaire de Saint Pierre. Jusqu’alors on s’était contenté de remplir ce livre officiel de racontars plus ou moins vrais. C’est ainsi que dans l’ancien annuaire on lisait à propos de la Belle Rivière : « Sur ses bords les arbres atteignent presque des dimensions raisonnables : elle forme sur la petite Miquelon ou Langlade une véritable oasis où les habitants se rendent en pèlerinage pour admirer, malgré les moustiques qui abondent, cet endroit des sapins et des bouleaux de 10 à 12 mètres d’élévation.

Dans l’annuaire de 1883 M Maurice Caperon a su dire des choses nouvelles sur la géographie du groupe miquelonais, sur sa constitution géologique, ses cultures et produits naturels, son industrie, son commerce, sa météorologie, ses divisions territoriales, la composition de sa population ses relations commerciales, son service civile et militaire, sa navigation, sa pêche, ses statistiques judiciaires, le tableau de sa population et celui du mouvement commercial, depuis 1841 jusqu’à 883

J’analyserai rapidement ce travail qui honore son auteur et qui fait connaître Saint Pierre Miquelon.

Cet archipel se compose de deux grandes iles, celle de Saint Pierre, où se trouve bâtie la ville de ce nom, et celle de Miquelon divisée en grande et en petite Miquelon, reliés ensemble par une langue de terre qui augmente tous les ans. C’était sur la grande Miquelon que le baron de l’Espérance avait en 1763 sa résidence comme gouverneur de l’ile. Elle était choisie comme chef-lieu parce que la rade était trop ouverte à l’ennemi. Sa femme est enterrée ici.

La baronne de l’Espérance était une canadienne : elle était, m’assure M Joseph Edouard Roy, de la famille Lefebvre de Bellefeuille

J’ai sur le gouverneur de l’Espérance des documents inédits que je publierai un jour.

La petite Miquelon porte quelquefois le nom de Langlade. Les îles du grand et du petit Colombier, l’ile aux Vainqueurs, au Massacre, aux Chiens, aux Pigeons forment aussi partie du groupe. Le puriste Voltaire dans son livre sur Louis XV appelait Langlade Langlay et Miquelon Michelon.

Il est assez curieux d’étudier la population de ces iles. D’après le père Hamond trois races distinctes les habiteraient.

« Sur l’ile Saint Pierre dit-il ce sont de vrais français, bretons et normands,  pour la plupart très actifs ayant beaucoup de cœur. Ils sont divisés en deux classes, celle des pêcheurs et celle des commerçants. Il y a ici une colonie basque, race curieuse qui fait bande à part, ayant conservé sa langue et ses coutumes.

« On compte aussi, à Saint Pierre, quelques Anglais, employés au télégraphe sous-marin, qui atterrit en cet endroit, et environ 400 Irlandais venus pour la plupart de Terre Neuve, dont les enfants se francisent rapidement.

« L’île aux Chiens est habitée par une race singulière descendant de l’ancienne race normande, gens positifs calculateurs, raisonneurs qui ont gardé la simplicité de mœurs de leurs ancêtres. Les femmes s’habillent comme les femmes de la Normandie et portent le petit bonnet blanc traditionnel. Les hommes ont gardé quelque chose du caractère des anciens Normands, ces rois de la mer, qui ont conquis le nord de la France et l’Angleterre.

« Ils sont d’intrépides marins et font la chasse au gibier de mer au milieu de l’hiver. Grâce à leur économie et à leur amour du travail ils ramassent tous au bout de quelques années une jolie fortune, et retournent tranquillement finir leurs jours en Normandie.

« Les habitants de Miquelon sont des descendants d’Acadiens »

Ici, comme ailleurs, cette vaillante race a su inspirer les hommes de génie qui sont venus en contact avec elle. Le grand économiste français Jules Duval mort, en 1870 dans un accident de chemin de fer, a écrit une page émue sur les Miquelonais. Elle était adressé à M Littaye commissaire de la marine. Elle a d’autant plus sa place ici qu’elle est inconnue. Il m’a permis d’en prendre une copie. La voici :

« Au souvenir de l’Acadie et de ses valeureux habitants, doivent s’éveiller au cœur de la France bien des regrets amers comme des remords. Issus de familles originaires du pays basque, de la Bretagne et de la Normandie,  Acadiens et Canadiens entre eux la différence est petite. Dignes fils des compagnons de Jacques Cartier de Champlain de Roberval, ils personnifiaient avec honneur et éclat dans le nord de l’Amérique, le génie éminemment colonisateur de la race française. Ils ne cédèrent qu’à l’inégalité du nombre et des forces, abandonnés par la vieillesse découragée de Louis XIV et par la coupable incurie de son successeur,  Port Royal, Louisbourg et Québec succombèrent, l’un après l’autre sous les coups de l’Angleterre ou des colons américains, et leurs vaillants défenseurs comme leurs plus paisibles habitants violemment dispersés sur tous les rivages, éprouvèrent ce qu’aux jours de luttes guerrières contiennent de vengeances le cœur des plus puissantes natures et de faiblesses l’âme des plus généreuses. Les malheurs des vaincus ont inspiré à Longfellow son touchant poëme d’Evangeline. A partir de 1764,  Saint Pierre et Miquelon devint l’asile de ces victimes errantes de la politique. Les familles qui ne voulurent pas s’incliner devant la fortune britannique s’y rendirent de l’Acadie de l’île Royale de l’île Saint Jean, sans y trouver une longue sécurité car les nouvelles possessions françaises tombèrent au pouvoir des Anglais à chaque renouvellement de guerre.

« Deux fois transportés en France, en 1778 et en 1794, et deux fois réintégrés à Saint Pierre et Miquelon, en 1784, et en 1811, les Acadiens primitifs et leurs descendants s’y sont définitivement fixés, non sans trahir quelques inquiétudes sur la durée de leur séjour, par une prédilection particulière pour les maisons de bois et les installations provisoires. La Restauration remit chaque famille en possession des grèves qu’elle avait jadis occupées, et distribua de nouveaux lots ; des subventions adoucirent la misère et soutinrent le courage, et l’on a vu une partie de cette énergique population acquérir l’aisance par le travail. C’est à la pêche de la morue qu’elle doit ce bien être.

« Les Acadiens de Miquelon comme les pêcheurs de Saint Pierre la pratiquent sur des barques montées de deux hommes dans les eaux très poissonneuses des deux Iles :  ils s’avancent jusqu’à mi-canal de Terreneuve, sur des bateaux pontés et des chaloupes avec 4 ou 6 hommes d’équipage pour exploiter des bancs peu éloignés que leur abandonnent les grands navires dont l’équipage tout entier n y trouverait pas de l’emploi.  Enfin avec des goélettes servies par un plus nombreux personnel, ils vont à l’est jusqu’au Grand Banc et au nord-ouest dans le golfe Saint Laurent, ainsi que dans les baies de la côte occidentale de Terreneuve. Dans leur navigation du golfe, ils cultivent des relations d’amitié et de lointaine parenté que des mariages renouvellent parfois avec quelques familles de même souche qui sont restées dans les îles de la Madeleine et sur la côte méridionale de Terreneuve.

« Quelques Acadiens sont même descendus dans la Baie de Saint Georges, à l’ouest de l’ile, où ils se sont alliés aux belles familles irlandaises établies sur ce point pour y exercer en toute sécurité leur industrie de pêcheurs. Malgré ces alliances qui sont peu nombreuses du reste, bien que la communauté de malheurs et de religion y invite, les deux races restent profondément distinctes. Dans tout l’extérieur de la race acadienne se révèle la supériorité du créole sur l’émigrant. Les traits fins de l’Acadien son franc et calme sourire son regard bienveillant quoique assuré, sa taille haute et ferme tout en lui atteste cette noble confiance que développe l’habitude des luttes victorieuses contre la nature, au sein d’une société dont on est un membre utile et actif. Cet instinct de puissante personnalité n’a pu que croître au contact des citoyens libres de l’Angleterre et des Etats-Unis et il n’a pourtant pas altéré le caractère originel. Comme leurs ancêtres, les Acadiens de nos jours sont simples,  honnêtes, hospitaliers, religieux indomptables au travail courageux sans bravade. Chez eux se perpétue la vie patriarcale des familles acadiennes du XVIe et XVIIe siècles fidèle reflet des mœurs provinciales de la race française à la fois très sociable envers les étrangers et très persistante dans son type propre. »

 

Lors de la reprise de possession de Miquelon, en 1817, 37 acadiens et acadiennes et deux étrangers vinrent se fixer dans cette île. Un chercheur,  un érudit, qui a consacré tous ses loisirs à l’étude de la race acadienne, M Littaye, a bien voulu me communiquer une liste de ces courageux pionniers. Je la publie avec la date de la naissance de chacun et l’endroit où il est né. Elle contient les noms de 20 personnes du sexe masculin et de 18 femmes dont deux femmes nées en mer l’une en 1767 l’autre en 1816.

 

Voici cette liste :

  • Briand Jean Ile Royale, 1744
  • Hébert Anne Miquelon, 1772
  • Boudrot Jacques Halifax, 1797
  • Briand Béroni Ile de la Magdeleine, 1794
  • Bourgeois Pauline Miquelon, 1773
  • Bonnevie Marie Miquelon, 1768
  • Briand Babet Halifax, 1794
  • Bertaut Antoinette Saint Pierre, 1783
  • Bourgeois Madeleine Ile de la Magdeleine, 1791
  • Gautier Jacques Miquelon, 1768
  • Guyon Hippolyte Miquelon, 1793
  • Terriaut Geneviève Louisbourg, 1747
  • Bourgeois Auguste Acadie, 1760
  • Gaspard Jeanne, 1816
  • Hébert Anastasie Caroline, 1755
  • Hannouet Catherine Miquelon, 1776
  • Leborgne François Halifax, 1795
  • Mouton Pierre Arichat, 1795
  • Briand Julie Halifax, 1796
  • Coste Jean Ile Royale, 1741
  • Hébert Madeleine Boston, 1759
  • Godet Marie Louisbourg, 1759
  • Cormier Louis Miquelon, 1769
  • Detcheverry François Miquelon, 1764
  • Detcheverry Grégoire Halifax, 1797
  • Doucet Joseph Québec, 1764
  • Godet Rose Miquelon, 1767
  • Grandin Joseph Miquelon, 1778
  • Poirier Jacques Acadie, 1748
  • Blanchard Agathe Louisbourg, 1741
  • Petitpas Louis Miquelon, 1781
  • Petrowich Louis Boston, 1731
  • Richard Nelesme Acadie, 1753
  • Rio Joseph Port Louis, 1792
  • Vigneau Pierre Miquelon, 1771
  • Vigneau Marie veuve Petitpas Caroline, 1746
  • Vigneau Marguerite Boston, 1776
  • Vigneau Marie Boston, 1759
  • Commeau Jean Baptiste Miquelon, 1793

Grand Colombier

Le GrandColombier.com est un site recensant tout document historique ayant un lien avec les îles Saint-Pierre-et-Miquelon : traités, cartographie, toponymie, archives, sources primaires, études, recherches, éphémérides. Le site est dirigé par Marc A. Cormier.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Social Widgets powered by AB-WebLog.com.