Cartographie et toponymie : Simon de Belleorme

Simon de Belleorme [BNF]

belleorme

En 1694 Brouillan, gouverneur de Plaisance, nomme un commandant à Saint-Pierre. Après avoir pensé nommer le baron de Lahontan, il change brusquement d’avis en y nommant un propriétaire important d’origine malouine, Simon de Belleorme[i]. Ce dernier ne semble pas avoir assumé ses fonctions avec modestie car très vite il s’attribuera des titres exagérés comme « Commandant pour le Roi dans les isles de Saint Pierre ou lieux adjacents », voire « lieutenant-gouverneur à la coste de Chapeau Rouge ». Propriétaire de plusieurs habitations à Saint-Pierre entre 1690 et 1705, il employait plus de 80 hommes. L’étendue de son domaine semblait être à la hauteur de ses ambitions personnelles : une carte contemporaine indique clairement l’emplacement du « petit réduit bâti par le sieur beleorme » et de sa grave. On y trouve aussi une chapelle, de nombreux échafauds et bâtiments[ii]. Notons au passage qu’une église de marchands[iii] se trouvait de l’autre côté du Barachois. Outre sa vanité, qu’est-ce qui a poussé Belleorme dans la construction de sa propre chapelle ? Lors de l’attaque de 1703, il réussit à négocier avec les Anglais sa liberté et la protection de ses biens contre 1200 écus. Une dernière illustration du pouvoir économique de la famille du sieur de Belleorme : sa sœur Françoise SIMON, demoiselle du Bois, résidant en France lui envoya avec la permission royale un bâtiment rempli de vivres et de sel pour remplacer ce qui avait été perdu lors du naufrage du François de Paule[iv].

Qu’est devenu Simon de Belleorme lors de l’évacuation des forces françaises à la suite du traité d’Utrecht ? La présence d’un village dénommé Belleoram dans le fond de la baie de Fortune ne peut être une coïncidence ! Selon l’historien Prowse, le capitaine William Taverner, lui-même auteur de sa propre carte de Saint-Pierre, aurait été impliqué dans une histoire de rançonnement auprès du français Beloran en 1714. L’amiral du port de Saint-Pierre, William Cleeves, fit un rapport officiel contre Taverner car Beloran, ayant prêté serment au roi d’Angleterre, ne devait être soumis à de telles exactions. Ce Beloran ne peut être nul autre que Belleorme! L’ancien commandant du roi était donc devenu un sujet de la couronne anglaise. Les pérégrinations du Sieur de Belleorme le ramenèrent ensuite à Saint-Malo où il mourut à l’âge de 71 ans le 6 décembre 1729[v].

Une étude de l’origine du nom de Belleoram par l’historien terre-neuvien, V. R. Taylor, explore les multiples hypothèses émises à cet égard. Il privilégie l’origine patronymique grâce au deuxième rapport de William Taverner (1718) qui indique la présence de plusieurs maisons au lieu dit Belleoram, lieu d’hivernage de Simon de Belleorme depuis plus de vingt ans[vi].

Alors qu’il était commandant de l’île, Simon de Belleorme leva une carte de l’île de Saint-Pierre en 1694[vii]. La légende indique que cette île se trouve à 5 lieues de la côte du Chapeau Rouge, et à 40 lieues de Plaisance, la capitale des établissements français à Terre-Neuve.

Le nord est orienté vers la droite de la carte. Une erreur assez grossière dans la rose des vents ne peut passer inaperçue. Le nord, représenté par une fleur de lys forme un angle de plus de 45 degrés avec l’alignement naturel de la Pointe et du Cap à L’Aigle[viii]

Le contour de l’île est irrégulier ; le barachois est trois fois plus grand que le reste de l’île. Les dimensions du Havre de Lisardie, le Petit Havre / Ravenel sur les cartes modernes, sont aussi exagérées alors que toute la côte de l’actuelle Pointe Blanche à notre Pointe de Savoyard (ici baptisée P. du gû de Benit) n’est que très faiblement découpée alors qu’il s’agit d’un des endroits les plus déchiquetés de la côte. Au nord de l’île, le Grand Colombier, îlot impressionnant par son allure majestueuse est réduit aux même dimensions que l’Islette du haure (l’Ile au Massacre), une réduction de taille.

La partie orientale de Langlade (Isle de Miclon), ainsi que l’île Verte, sont aussi représentées sur ce document.

Parmi les premières cartes particulières de Saint-Pierre, c’est l’une des plus intéressantes sur le plan de la toponymie.

Liste des toponymes de la carte de Belleorme.

  • Isle de St Pierre
  • Hauvre de Barre : le Barachois de Saint-Pierre. L’usage du terme Barre est intéressant et provient peut-être de l’ancien français qui signifie obstacle, empêchement[ix]. On peut aussi supposer qu’il s’agit de la francisation du terme basque barachois.
  • Cap de haguet : se trouve à l’emplacement de l’actuel Cap Noir. Sur une autre carte contemporaine on trouve au même endroit la Pointe de Haquet. Sur une carte anonyme on trouve la Grave de M de la Hoguerie.
  • Pointe de Malabrie : l’emplacement de l’habitation et des graves de René Garnier de Malabry[x].
  • Hauvre de lisardie pour des Batteaux : le Petit Havre ou Ravenel. Ancien emplacement des graves du capitaine luzien Juanes de Liçaurdi.
  • Pointe de Lisardie : voir supra.
  • Basses de lisardie : emplacement actuel de la Beugresse
  • Pointe du gû de Benit : Pointe de Savoyard.
  • Pointe aux Cornets : l’Anse à Pierre.
  • Cap de Langlais : Pointe du Ouest sur l’Ile de Langlade, ici nommée Isle de Miclon.
  • Isle de Miclon : la petite Miquelon, c’est à dire Langlade. L’utilisation du nom Miquelon sur Langlade indique que les deux îles sont à cette époque reliées par la dune.
  • Grand Colombier : un des noms les plus anciens de l’archipel. Noté par Jean Alphonse en 1544[xi].
  • Passage entre l’Isle de St Pierre et celle de Miclon : la Baie.
  • Petit Colombier : Petit Colombier.
  • Pointe de la Chapelle : emplacement du premier édifice religieux des îles. Situé près de l’actuelle Pointe aux Canons.
  • Islette du haure : Ile au Massacre.
  • Isle aux Chiens : Ile aux Marins.
  • Isle aux Noirs : Ile inconnue, peut-être une basse comme la Basse Bataille.
  • Basse Borgne : une basse au large de l’Ile aux Marins
  • Isle aux Bours : Ile aux Vainqueurs. Origine patronymique : François et Guillaume du Bourg Onfroy[xii].
  • Isle de Canaille : Ile aux Pigeons
  • Islot de Canailles : les Canailles au large de l’Ile aux Pigeons.
  • Islette aux Cormorants : Ilot Noir
  • Islette de l’entree : le Petit Saint-Pierre
  • Islot de l’isle Verte : Ilôts de l’Ile Verte
  • Isle Verte : L’Ile Verte

A peu près un tiers de ces noms seront encore utilisés trois siècles plus tard. Les noms qui disparaîtront sont ceux qui ont une origine patronymique ou qui sont tirés d’un ancien français.

Les habitations, représentées par des dessins de petites maisons, font le tour complet du Barachois. Une observation plus poussée révèle la présence d’une chapelle en retrait de la Pointe au Canons. On retrouvera cette chapelle sur d’autres cartes contemporaines. Construite en 1688, elle sera bénie en 1689 par l’évêque de Québec, Monseigneur de Saint-Valier[xiii]. Tout près de cette chapelle on distingue un réduit en forme d’étoile que l’on ne retrouvera pas sur les autres cartes. Cependant il ne s’agit pas d’une véritable fortification, laquelle ne sera construite à Saint-Pierre qu’en 1702 par Sourdeval[xiv]. On peut aussi voir deux habitations autour du Havre de Lizardie. Aucun bâtiment ne se trouve sur les autres îles.


 

[i] Ouellet, Réal. Lahontan Oeuvres complètes. Edition critique. (Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1990), Vol I. p223, Vol II. pp 1135, 1139.

[ii] L’emplacement de ces constructions est dans l’actuelle Anse à Bertrand. Il est regrettable que cette partie de l’île à été très modifiée par la construction de l’ancien aérodrome.

[iii] Bibliothèque Nationale Carte Sc91 438. Plan du port de la Colonie de l’Isle de St Pierre Située dans l’Amérique Septentrionale.

[iv] Ribault, Histoire des îles Saint-Pierre et Miquelon (voir note 11), 27.

[v] Rogerie, Le Pays de Granville. (voir note 20), 65.

[vi] V. R. Taylor. The Community of Belleoram Its Name and Origins dans Newfoundland Quarterly (St. John’s), Vol XCI, No 3 & 4, 36-39.

[vii] Bibliothèque Nationale Ge SH 130 6,3/1 D Simon de Belleorme, Plan des isles de Saint-Pierre. 1694/1695. XVIIIe siècle 36 x 26 1991. BN Paris Sc91/440.

[viii] Cet alignement naturel ne diffère que de 5 degrés avec le nord géographique.

[ix] Bare, baire. Obstacle, empêchement , délai. A.J. Greimas, Dictionnaire de l’ancien français (Paris, 1980), 62.

[x] René Garnier de Malabry est recensé à Saint-Pierre en 1679. Ribault, Histoire des îles Saint-Pierre et Miquelon (voir note 11), 16.

[xi] Michel Bideaux, Relations de Jacques Cartier (Montréal, 1986), 222 .

[xii] André Lespagnol, Messieurs de Saint-Malo, Une élite négociante au temps de Louis XIV (Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1997, 2 vols), 1: 243.

[xiii] Hugolin, L’Etablissement des Récollets de la province de Saint-Denis à Plaisance (voir note 22), 12.

[xiv] Ribault, Histoire des îles Saint-Pierre et Miquelon (voir note 11), 39.


Note : cette série d’articles fut rédigée entre 1997 et 2004 dans le cadre d’une œuvre consacrée à l’histoire de la cartographie et de la toponymie de l’archipel. Le projet n’ayant abouti, les ébauches vous sont livrés tels quels avec pour seul objectif de mieux faire connaître cette facette particulière de notre histoire.

Cartographie et toponymie des îles Saint-Pierre et Miquelon.
De 1579 au traité d’Utrecht

Marc Albert Cormier

Marc Albert Cormier est originaire des îles Saint-Pierre et Miquelon. Passionné par l’histoire de son archipel natal, il a consacré d’importants moyens à la mise sur pied de ce projet d’encyclopédie virtuelle et historique.

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