1898 – Les Chasseurs d’épaves, par Georges Price

Note: chapitre extrait d’un roman de Georges Price (Ferdinand-Gustave Petitpierre)

A SAINT-PIERRE

Le canot à vapeur continua à remorquer le Scavenger pendant deux heures, pour le mettre définitivement à l’abri du lac de pétrole enflammé. A peine hors de danger, sir Owen songea à l’accomplissement complet de la mission qu’il s’était donné. Bien que le James-Buttler fût aux trois quarts détruit par l’incendie, les flammes devaient nécessairement s’éteindre au moment où elles atteindraient la flottaison, et le navire américain deviendrait alors une épave d’autant plus dangereuse que ses flancs recèleraient un feu invisible. Aussi le commandant du Scavenger voulut-il assurer sa destruction complète. Tout en s’éloignant lentement du théâtre de la catastrophe, le canon de retraite tira sans relâche sur le James-Buttler, et, grâce à l’adresse du maître-canonnier, plusieurs obus le frappèrent en plein corps et éclatèrent dans la coque, déterminant la déflagration des vapeurs emprisonnées et des barils surchauffés. L’un des projectiles, plus heureusement envoyé que les autres, en tir rasant, ricocha sur les vagues et vint frapper le steamer dans ses oeuvres vives. Une large brèche s’ouvrit au-dessous de la flottaison. L’eau s’y engouffra, et avec un effrayant dégagement de vapeurs, dont l’immense nuage blanc se teignait des suprêmes lueurs de l’incendie qui allait mourir, le James-Buttler, éventré, coula, s’éteignant dans l’Océan comme un fer rouge dans la cuve du maréchal, et laissant seulement, pour toute trace de son passage, de larges îlots de pétrole enflammé, qui, réunis par des isthmes éphémères, séparés par des détroits sans cesse grandissants, couvrant la mer d’une nappe qui se déchirait à l’infini sous les ondulations des lames, finirent par s’éparpiller, par se rétrécir et par s’éteindre. Au petit jour, lorsque l’orient devint rose, lorsque les premiers rayons du soleil vinrent émerger de l’horizon pur, il ne subsistait plus aucun vestige du sinistre, et les terribles angoisses de la nuit s’étaient dissipées comme un cauchemar qui fuit à la lumière bénie du jour.

Quand nous disons qu’il ne restait aucun vestige de la catastrophe, nous nous trompons : il en restait, en effet, la double et grave avarie du Scavenger. Il fallait au moins huit jours de travail, dans un port, tant pour raccommoder l’arbre brisé que pour remettre en état l’hélice faussée, dont une des branches avait été rompue. Le point donnait 42° 20′ de latitude nord et 59° 5′ de longitude ouest ; le port le plus proche était Saint-Pierre, dans l’île du même nom. On était à une centaine de lieues de cette ville, et, dans l’état normal du Scavenger, il eût fallu tout au plus une journée pour franchir cette distance. Dans les conditions actuelles, cette traversée était un problème. On avait bien la ressource de réclamer la remorque de quelque grand steamer; mais le Scavenger s’était écarté de la grande route, et d’ailleurs il répugnait à sir Owen de demander aide et assistance au premier venu dès le début d’une croisière si bruyamment annoncée. Son amour-propre britannique se révoltait à cette idée, et nous devons convenir que tout l’état-major, Georges de Malher en tête, partageait sa manière de voir. On résolut donc d’aller relâcher à Saint-Pierre et d’établir une voilure de fortune pour faire la route. Une fois à l’abri dans le baraçhoix(1) on procéderait à une réparation suffisante pour pouvoir reprendre la nier et continuer la croisière. Le Scavenger possédait en effet à son bord des ressources suffisantes pour obvier, provisoirement tout au moins, aux plus grosses avaries. A la vérité, le voyage pour atteindre Saint-John de Terre-Neuve n’aurait pas été sensiblement plus difficile; mais, par les mêmes raisons d’amour-propre, sir Owen ne tenait pas à aborder dans un port anglais, d’où la nouvelle de sa déconvenue eût été immédiatement télégraphiée à tous les ports du monde. A Saint Pierre, petit port français qui ne s’anime qu’au moment de la pêche, il pouvait, à la rigueur, espérer passer pour un simple steamer marchand qui réparait ses avaries.

La difficulté principale était d’établir une voilure suffisante pour gagner Saint-Pierre. On se rappelle que les mâts du Scavenger, établis en vue de permettre les abordages à l’éperon, étaient rudimentaires. De plus, les trois mâts étaient articulés au ras de l’étambrai, de façon à pouvoir se rabattre sur des X, en cas d’abordage. Il fallut d’abord les consolider, tendre les haubans, et enfin faire des voiles. On avait, à bord, une réserve de toile en pièce, que, par un surcroît de précautions digne d’un véritable homme de mer, Georges de Malher avait fait embarquer; mais il fallut couper les larges lés et les transformer en voiles. Là, notre ami Halgouët se trouva dans son élément. Vieux gabier, dressé sur les grandes barques bretonnes où il fallait se mettre à toutes les besognes, il ne fut pas long à organiser des. équipes de voiliers. Les lés furent étendus sur la dunette, coupés par Halgouët sur des patrons dessinés au charbon par Georges de Malher, et cousus par tous les hommes du Scavenger et du James-Buttler capables de manier les grosses aiguilles. En trois heures, le Breton, aidé d’un matelot anglais qui avait dans son jeune temps fait l’apprentissage de l’état de corroyeur, confectionna une vingtaine de ces demi-gantelets de cuir qui, pour les voiliers, remplacent le dé à coudre, et qu’il coupa dans toutes les vieilles chaussures de l’équipage et des officiers, réquisitionnées à cet effet. On travailla fiévreusement. Quatre heures suffirent à établir tant bien que mal une première brigantine. Les oeillets laissaient à désirer, les lés n’étaient pas cousus à double surget, les ralingues s’ajustaient irrégulièrement aux bords de la toile, et il n’y avait pas trace de ris; mais, telle quelle, la voile fut bordée à la corne de misaine, en même temps qu’un foc était établi sur une sorte de beaupré primitif, et, l’orientation une fois donnée, le navire commença à se mouvoir lentement, mais enfin à se mouvoir.

On continua à travailler, sans relâche. La toile heureusement ne manquait pas, et la cale contenait un approvisionnement d’espars. Sous la direction de Halgouët, on fit successivement deux nouvelles brigantines et une grande voile carrée, pour laquelle notre ami orna d’une vergue inattendue le mât de misaine. Au bout de deux jours, le Scavenger disposait d’une voilure suffisante pour s’appuyer et maintenir sa route. La brise, favorable, portait au nord. On faisait à la vérité, en une journée, le chemin que le vapeur eût abattu en trois heures; mais enfin on marchait, et quatre jours après la catastrophe on se trouva en vue de l’île des Chiens. Un pilote vint ranger son cotre bord à bord. Il embarqua et, sur l’invitation de sir Owen, envoya son petit bâtiment à Saint-Pierre pour demander un remorqueur. Comme il était tard, on mit en panne, et on attendit. Le lendemain matin, à six heures, le remorqueur arriva, s’attela au Scavenger, franchit les passes, et amena le navire de sir Owen dans la rade de Saint-Pierre.

L’aspect du chef-lieu de nos colonies de Saint-Pierre et Miquelon n’a rien de bien séduisant ni de bien pittoresque. La petite cité de quelques milliers d’âmes donne déjà l’impression des tristesses septentrionales, que n’animent ni les verdoyantes collines ni les hautes futaies des végétations élancées, ni les belles eaux vives ombragées de grands arbres. A Saint-Pierre, le sol est ingrat autour des basses maisonnettes de bois. Il semble que la terre y garde toujours quelque chose des rudes froidures des longs hivers, et il a fallu toute l’ingéniosité laborieuse et toute la persévérance de cette race de fourmis qui est la race française, pour former sur cet humus desséché les minuscules potagers où, à force de soin et de travail, les habitants permanents de l’île arrivent à récolter les légumes les plus essentiels d’Europe.

Au moment de l’entrée en rade du Scavenger, le petit port s’était peuplé et animé, comme il arrive tous les ans à pareille époque au moment de l’ouverture de la pêche à Terre-Neuve. La population de la ville s’était renforcée de deux à trois mille pêcheurs bretons ou normands, qui venaient là faire leurs provisions d’appâts et de vivres, compléter leur outillage ou déposer le poisson déjà pris. Dès que le Scavenger eut mouillé auprès d’un des appontements du barachoix, sir Owen accorda à son équipage une journée entière de repos, avec la permission d’aller à terre. Après les fatigues et les émotions des derniers jours, tout le monde profita de la permission avec empressement, et les beaux matelots du Scavenger vinrent grossir la foule des marins qui remplissait les ruelles, cette foule curieuse dont un spirituel écrivain (2) nous a donné cette jolie description :

« Le costume de ces marins parachevés atteint les dernières limites possibles du désordre pittoresque. Des bottes montant jusqu’à mi-cuisse, des chausses de toile ou de laine, amples comme celles de Jean Bart sur l’enseigne des marchands de tabac; des camisoles bleues et blanches, ou rouges, ou rouges et blanches; des vestes ou des vareuses de tricot qui n’ont plus de couleur, si jamais elles en ont eu; des cravates immenses, ou plutôt des pièces d’étoffe accumulées, tournées, nouées autour du cou ; des chapeaux énormes pendant sur le dos, ou bien des bonnets de laine bleue, enfoncés sur les oreilles, et, sortant de toutes ces guenilles, des mains comme des battoirs, des visages plutôt basanés que de couleur humaine, plutôt noirs que basanés, couverts de la végétation désordonnée d’une barbe qui, depuis quinze jours, n’a pas vu le rasoir : voici l’aspect honoré, respecté, admiré, des pêcheurs des bancs. Il reste encore un point important pour que la description soit complète : prenez l’homme ainsi fait, et roulez-le pendant deux bonnes heures avec son équipement dans la graisse de tous les poissons possibles ; alors il ne manquera plus rien à la ressemblance. Car il faut le concevoir huileux au premier chef, sans quoi ce n’est plus le vrai pêcheur.

« Ainsi fait, il descend de sa goélette aussitôt qu’elle a mouillé, et vient s’offrir avec bonhomie, mais avec le juste sentiment de ce qu’il vaut, à l’accueil chaleureux et admiratif de l’habitant. Il marche, dans le sentiment de sa gloire, sur ce sol qui l’appelle depuis tant de mois. Les mains dans les poches, la pipe à la bouche, il rappelle Adam dans le paradis terrestre (3). »

Triste et sombre paradis, où tous ces braves matelots se reposent pendant de rares journées d’un labeur surhumain. Ces marins déguenillés et huileux peinent pendant des mois, exposés à des dangers de chaque jour, pour apporter après la saison, aux familles restées à Saint-Brieuc ou à Paimpol, un millier de francs durement gagnés. Et c’est parmi ces rudes hommes de mer que se recrute le noyau le plus solide de nos marins de l’État.

Dès le lendemain, sir Owen débarqua l’équipage du James-Buttler, qui prit passage sur un petit voilier en partance pour Saint-Jean de Terre-Neuve, où il devait facilement trouver les moyens de se rapatrier en Amérique. Le capitaine du bâtiment incendié remercia avec effusion le commandant du Scavenger et son équipage. Le James-Buttler appartenait à une puissante compagnie de Boston, qui, quelques jours plus, tard, apprenant que sir Owen avait refusé toute indemnité pour les avaries survenues au cours du sauvetage, fit envoyer à chacun des officiers, comme souvenir, un magnifique chronomètre, portant sur l’une des cuvettes de son double boîtier d’or la date du sauvetage et la mention de l’hommage rendu. Les patrons des trois canots qui avaient ramené les embarcations du James-Buttler au milieu de la fumée reçurent également de beaux chronomètres en argent, plus une somme de cent dollars par tête. Enfin mille dollars furent distribués au reste de l’équipage.

Sir’ Owen poussa activement les réparations du Scavenger. Son projet était de faire rétablir à New-York l’arbre brisé et l’hélice détériorée, mais de réparer sur place, avec les ressources dont il disposait, ces pièces essentielles, de manière à pouvoir reprendre la mer le plus tôt possible et à continuer son exploration tandis qu’on exécuterait l’arbre et l’hélice de rechange, qu’il n’y aurait plus qu’à mettre en place. On exécuta un dessin minutieux, qui fut expédié à un constructeur de New-York. En même temps on installa sur le pont la forge très complète qui se trouvait à bord, et tout l’outillage nécessaire pour la réparation, L’hélice à quatre branches, dont l’une était brisée et une autre faussée, fut démontée; l’aile manquante fut remplacée par une aile provisoire, en tôle épaisse martelée, renforcée à sa partie inférieure et ajustée au moyen d’un puissant collier posé à chaud et mordant sur les naissances des autres ailes. La branche faussée, qui n’avait été déviée que dans sa partie amincie, fut redressée au marteau avec des soins minutieux.

Quant à l’arbre de l’hélice -, il avait été fracturé « en sifflet ». Sa section, très nette, était oblique à son axe. Les deux parties, une fois rapprochées, furent resserrées au moyen d’un fort manchon de bronze, partagé en deux demi-cylindres creux, que réunissaient des boulons puissants serrés à la clef. Ce manchon emboîtait complètement la brisure et la dépassait en avant et en arrière de trente centimètres. L’ingénieur, très satisfait de son ouvrage, déclara qu’il répondait que si désormais l’arbre venait à casser de nouveau, ce ne serait pas à la même place:

« Mon arbre, master Georges, disait-il, est plus solide qu’un neuf. »

Le Scavenger était à peu près réparé. Il ne restait plus qu’à remettre l’hélice en place et à procéder à quelques essais avant de reprendre la mer. On en avait pour trois ou quatre jours au plus, lorsque, par une belle brise, un trois-mâts franc entra dans le port de Saint-Pierre, remorquant une grande goélette complètement désemparée. Halgouët se trouvait précisément sur le pont du navire ; assis sur un rouleau de cordes, il suivait paresseusement des yeux les manoeuvres du trois-mâts, tout en tirant méthodiquement de larges bouffées de sa pipe, lorsque tout à coup il se leva, vint s’appuyer au bastingage, et regarda avec un intérêt subit le bâtiment nouveau venu.

« Quos ego! s’écria-t-il après un examen sommaire. Mais par saint Jean de Plougastel, mon vénéré patron, le diable m’emporte si ce n’est pas là la Banderilla ! »

Et sur cette exclamation, où se mêlaient agréablement la mythologie classique, les élus du paradis et le roi des enfers, il enfonça son chapeau goudronné sur sa tête, enfila là passerelle qui reliait le navire au quai du barachoix, et prit sa course vers la partie du port où venait se ranger le trois-mâts.

Il paraît, se disait-il à lui-même tout en marchant, que le pirate a déjà fait une prise. Si c’est lui, comme j’en jurerais, je vais ouvrir l’oeil, et le bon.

(1) Réduit abrité dans la rade. Terme spécial à la grande pêche;

(2) M. de Gobineau. Souvenirs de voyage.

(3) Avec cette différence qu’Adam avait peu de pipes et encore moins de poches.

Marc Albert Cormier

Marc Albert Cormier est originaire des îles Saint-Pierre et Miquelon. Passionné par l’histoire de son archipel natal, il a consacré d’importants moyens à la mise sur pied de ce projet d’encyclopédie virtuelle et historique.

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