1905 – Les « affamés » de Saint-Pierre et Miquelon

Tout historien éclairé qui s’est intéressé à l’histoire des îles Saint-Pierre et Miquelon sait qu’au début du 20e siècle, une terrible crise économique s’est abattue sur l’archipel. Il y a crise, certes, mais est-ce qu’il y a eu « famine » comme l’on peut parfois lire dans une certaine presse contemporaine en métropole ?

Voilà un sujet qui mérite qu’on s’y attarde un tant soi peu.

Aux îles, la tension politique et sociale est à son paroxysme. Louis Légasse, patron de la Morue française, contrôle les leviers du domaine économique, quant à son frère Christophe, c’est le préfet apostolique des îles. Une famille contrôle donc le domaine économique, politique et religieux. Rappelons-le, Louis Légasse est aussi le délégué au Conseil supérieur des Colonies depuis 1897, mandat renouvelé en 1900, 1903, 1906 et 1911.

Comprenez qu’alors, les îles n’avaient pas de représentation politique au Sénat ou à la Chambre des représentants.

Une opposition politique existe, elle est plurielle. Parmi celle-ci on trouve deux avocats antillais défenseurs d’une laïcité quasi inexistante dans un pays profondément religieux, il s’agit d’Alcide Delmont et Samuel Lagrosillière. Nous pouvons dire sans hésiter qu’ils représentaient une gauche radicale dans des îles profondément religieuses.

Sur le plan politique, 1905, c’est l’époque des laïcisations imposées depuis Paris, la dissolution du conseil municipal de Saint-Pierre et de grandes manifestations pour le maintien de l’école dite « libre », sans oublier les duels au pistolet. Dans le même temps, c’est l’époque des exils forcés pour le Canada voisin pour raisons économiques.

L’année 1905 s’annonce particulièrement difficile sur le plan économique et la presse nationale relaie cette réalité dans ses colonnes. Le journal de gauche, l’Humanité, publie en décembre 1904 une brève où l’on rapporte que le délégué des îles Saint-Pierre et Miquelon, Louis Légasse, aurait adressé au ministre des Colonies une lettre sur la détresse grandissante des habitants : manque de pain et de charbon. Les trois derniers hivers ayant été particulièrement rudes et Louis Légasse demande que des secours soient envoyés aux habitants car la colonie est incapable de répondre aux besoins.

À Paris, un comité de secours aux malheureux de Saint-Pierre et Miquelon, dirigé quant à lui par Alcide Delmont, est formé sous la présidence de l’amiral Edgar Humann. En peu de temps plus de 6 000 Francs en souscriptions furent réunis.

En mars 1905, la presse relate quelques événements mondains organisés à Paris pour venir en aide à ces malheureux, ainsi la Comédie-Française, sous l’impulsion de son administrateur général, Jules Arsène Arnaud Claretie, met à l’affiche plusieurs pièces de théâtre au bénéfice des « affamés de Saint-Pierre et Miquelon » dont le Fils de Giboyer de Guillaume-Victor-Émile Augier. Ont assisté à la pièce : Mme Paul Doumer (Blanche Richel, épouse du Président de la Chambre des députés) et le ministre de la marine.

A partir de mercredi matin 8 mars, la Comédie-Française ouvrira un bureau de location pour la répétition générale payante du Fils de Giboyer, qui sera donnée incessamment, au profit de nos malheureux compatriotes affamés de Saint-Pierre-et-Miquelon.

Nous publions ci-dessous Une première liste des souscriptions recueillies par le Comité ;

M. le Président de la République, 500 fr.;

  1. Ie ministre des colonies, 100 fr.;
  2. J., de Lille, 50 fr.;

quête conférence Alliance Française, 167 fr. 10 ;

quête conférence Grand-Palais, 76 fr. 50 ;

Union des Femmes de France, 500 fr.;

  1. Mack, 100 fr.;
    Comité des Assureurs maritimes, 1.000 fr.
    Plusieurs offrandes ont été envoyées directement à Saint-Pierre et Miquelon, entre autres l’Association des Dames françaises, 300 fr.

Dans : Gil Blas, Mardi 7 mars 1905

En avril, une loi, proposée par Antonin Dubost (sénateur de l’Isère, gauche radicale et radical-socialiste), propose d’ouvrir des crédits provisoires de l’ordre de 20 000 Francs au titre de subvention extraordinaire au budget local de Saint-Pierre et Miquelon pour secours à la population malheureuse.

La loi, délibérée et adoptée au Sénat et à la Chambre sera signée par le Ministre des colonies, Étienne Clémentel au nom du Président de la République Émile Loubet.

Par la suite, l’actualité de 1905 ne relève plus rien au sujet des « affamés » de Saint-Pierre et Miquelon. Cet épisode ne figure nullement dans les éphémérides de Saint-Pierre et Miquelon même si on peut retrouver ci et là dans la presse locale quelques articles à ce sujet, toujours sous le ton de la polémique.

La chambre des Députés vient de voter 20,000 francs pour les pauvres des îles Saint-Pierre et Miquelon. Et c’est M. Légasse, c’est lui seul qui a obtenu ce « magnifique secours » (Vigue du 19 mars 1905).

Du bluff encore, toujours du bluff, suivant la règle des Légasse.

La chambre a-t-elle voté ce secours de 20,000 francs ? C’est possible : en tout cas, aucun télégramme n’est venu nous l’apprendre. Et si le vote a eu lieu, il est à peine besoin de que Légasse y est à peu près étranger. Nous sommes déjà loin des 500,000 francs annoncés dans une dépêche sensationnelle affichée au Télégraphe Français. Est-ce que Légasse ne laissait pas entendre aussi qu’il avait réussi à fonder un comité de secours ? Ce comité existe, en effet, et il fonctionne même à merveille : Légasse est resté à la porte.

Si le secours de 20,000 francs a été déjà voté – ce qui est possible – il faut en remercier le Conseil municipal de Saint-Pierre, M Daygrand, M Delmont et leurs amis. En Conseil d’administration, avant même l’arrivée de Cousturier à Saint-Pierre. M. Daygrand avait demandé un secours de 20,000 francs pour parer aux premiers besoins de la population. M. Caperon avait même cablé dans ce sens. M Daygrand, après une interview dans le « Matin » avait obtenu du ministre la promesse que ce secours serait porté à 50,000 francs. Le ministre a demandé à Cousturier un rapport à ce sujet. En vain M. Benâtre a insisté auprès du gouverneur pour que son rapport – qui n’avait pas besoin d’être long – fut envoyé par câble.

A Paris, un courant s’est créé autour de Saint-Pierre grâce à MM. Daygrand et Delmont ; le comité qu’ils ont réussi à former, composé de haute personnalités, pouvait exercer une certaine influence sur les pouvoir publics et sur la Chambre, influence qui se fait bien sentir à l’heure actuelle – Les fêtes qu’il a données, les brillantes conférences de notre ami Delmont ont éveillé l’intérêt, excité les sympathies, intéressé les hommes politiques.

Quant à Légasse, il se réfugiait à « L’Action » pour y étaler sa prose. Un homme si influent, un catholique si pratiquant se confier à « L’Action », le journal le plus anticlérical de France. Le journal qui organise des manifestations contre les prêtres dans les églises. Allez douter après cela de la sincérité des sentiments de Légasse, de son amour pour la vérité, de son désintéressement des autres balançoires de la Vigie. – Le Réveil Saint-Pierrais, 25 mars 1905.

Cet article souligne avec force la rivalité profonde qui existait aux îles entre la droite bourgeoise et conservatrice incarnée ici par la famille Légasse et une gauche radicale laïque avec de puissants relais parisiens. Ces deux forces politiques allaient dans le même sens, mais comme toujours la victoire a cent pères et l’arrivée de ces crédits est revendiquée de tout bord.

Il va de soi que cet épisode exceptionnel de la solidarité nationale sous la IIIe République mérite après coup d’être retiré des oubliettes, d’où l’importance d’une recherche continue et soutenue de toutes les archives permettant de compléter de nouveaux pans de notre histoire commune.

Quant à la « famine », j’estime il faut relativiser l’usage de ce terme qui décrit une très grande détresse économique et un manque cruel de ressources pour de nombreuses familles mais ne devrait certainement pas évoquer les images modernes de la famine dans certaines contrées du globe.

Marc Albert Cormier

Marc Albert Cormier est originaire des îles Saint-Pierre et Miquelon. Passionné par l'histoire de son archipel natal, il a consacré d'importants moyens à la mise sur pied de ce projet d'encyclopédie virtuelle et historique.

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